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L’effet boomerang d’un coup médiatique:

Jessica Lynch : le mensonge de trop

Rien n’était vrai dans l’histoire de la «Jeanne d’Arc» de l’armée américaine. Ni les conditions de sa capture, ni celles de son «sauvetage». Aux Etats-Unis, l’épopée Lynch est devenue une affaire Lynch. Qui embarrasse beaucoup de monde...

 
Qu’est-il vraiment arrivé à Jessica Lynch? Pourquoi les faucons du Pentagone en ont-ils fait l’égérie de leur guerre, et les pacifistes américains le symbole de la plus honteuse des propagandes? Rentrée chez elle le 22 juillet, après un long séjour au centre hospitalier militaire de Washington, la jeune fille s’est prêtée de bonne grâce à un accueil digne d’une héroïne nationale. Mais ses proches et ses médecins ont répété qu’elle n’avait aucun souvenir «depuis l’embuscade, jusqu’au moment où elle s’est réveillée dans un hôpital irakien».

A l’entrée de Palestine, un village du comté de Wirt, en Virginie de l’Ouest, un panneau de signalisation prévient d’emblée que l’on est dans la «ville natale de l’ex-prisonnière de guerre Jessica Lynch». Devant les premières maisons, entre deux affiches qui affirment que «l’avortement est un crime», des écriteaux remercient Dieu d’avoir sauvé «Jessie, la Jeanne d’Arc américaine», et souhaitent bon courage aux enfants du pays qui sont encore en Irak ou en Afghanistan. Ici personne n’ose en public mettre en doute l’épopée du brave soldat Lynch. Ni même accréditer l’idée d’une histoire enjolivée à dessein par les experts en communication du Pentagone. Mais, en privé, les bouches s’ouvrent parfois sur une réalité nettement moins glorieuse.

«Beaucoup de nos enfants sont partis ou partiront pour l’Afghanistan ou l’Irak. C’est le seul moyen pour eux de mener une vie décente», explique un habitant de ce comté de Wirt où 20% de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté. A Palestine même, le taux de chômage avoisine les 15%. Dans les ruelles, c’est la misère ordinaire des laissés-pour-compte du rêve américain. Un peu partout, des boutiques désertes aux vitres brisées. Des familles qui vivent dans des caravanes et charrient l’eau dans des seaux. Près de la petite piscine locale, Tina, une femme de bûcheron qui lave des voitures, évoque le sort du fils d’une amie: «Les gens du Pentagone n’ont rien fait pour lui quand il a eu une joue arrachée en Afghanistan. Pourtant, c’était un héros lui aussi, non? Les parents de Jessie, eux, ont tous de nouvelles voitures. Pourquoi ce traitement de faveur? demande la jeune femme. Parce que c’est une jolie fille et que son histoire nous a permis de nous sentir bien à un moment où le pays n’en menait pas large, là-bas en Irak…»
 

Le 1er avril, le président Bush annonce à la nation américaine la libération d’une soldate de la compagnie 507, prisonnière depuis le 23 mars. Huit jours plus tard, le Pentagone remet à la presse une vidéo tournée pendant le sauvetage. C’est une véritable production hollywoodienne de guerre, filmée en vision nocturne, où l’on voit une équipe des forces spéciales donner l’assaut à l’hôpital où est retenu prisonnier le soldat Lynch. Mais c’est un article publié à la une du «Washington Post» le 3 avril qui lance l’«épopée» du sauvetage de la jeune soldate. L’article cite une source officielle qui déclare: «Elle s’est battue à mort. Elle ne voulait pas être prise vivante.» La légende Jessica est née. De paraphrases en extrapolations, on peut lire dans la presse américaine que Jessica s’est battue farouchement. Qu’elle a vidé le chargeur de son M16 sur l’ennemi. Et que, blessée par plusieurs balles et poignardée, elle a finalement été conduite dans un hôpital, quartier général des forces ennemies, où elle a été battue, maltraitée et peut-être violée.

A ce moment de la guerre, on est loin de l’euphorie des premiers jours de l’offensive: les Américains ne sont pas accueillis en «libérateurs» comme prévu. L’opinion commence à douter. Et il y a aussi les images pénibles du visage terrifié de Shoshana Johnson, cette autre soldate prisonnière des Irakiens. Deux semaines après le début de la guerre en Irak, la libération musclée de Jessica Lynch par les forces spéciales est un baume patriotique sur les blessures d’orgueil de l’armée...

Trop beau pour être vrai? Plusieurs témoignages recueillis dès la fin des combats dans le Sud irakien soulignent les incohérences de l’opération de sauvetage. Et le 15 mai un reportage titré «La vérité sur Jessica» dans le quotidien britannique «The Guardian» vient ruiner la légende. La contre-enquête que le journaliste John Kampfner a menée à Nassiriya et qui sera reprise le 18 mai sur la BBC est accablante. Les médecins irakiens qui ont ausculté la jeune fille constatent que les blessures de Jessica ont été causées par l’accident du camion dans lequel elle voyageait. «Il n’y avait pas de traces de balle dans son corps», explique le docteur Harith al-Houssouna au journaliste anglais. C’est l’équipe médicale irakienne qui a fourni le sang nécessaire à sa transfusion. Tandis qu’une infirmière se rappelle l’avoir traitée «comme sa propre fille». Deux jours avant l’intervention des forces spéciales, les médecins avaient même fait conduire leur patiente en ambulance à un checkpoint américain. Mais les Américains ouvrent le feu et manquent de tuer leur héroïne...
 
Le 17 juin, quand le «Washington Post» revient sur ce qui est devenu «l’affaire Lynch», il cite un colonel qui rend cette fois la presse responsable de la «fable Jessica». Ce mea-culpa voilé ne calme pas la crise que l’affaire a suscitée au sein du journal. Et Michael Getler, l’ombudsman du «Washington Post», c’est-à-dire le médiateur entre les lecteurs et la rédaction, écrit dans un éditorial: «Est-ce que le gouvernement a voulu manipuler la presse? Le "Washington Post" lui-même s’est-il montré réticent à réexaminer cette histoire?»

Au «Post», les auteurs des articles incriminés protestent de leur bonne foi: «Mes informateurs se sont contentés de me lire des rapports classifiés qui étaient des transcriptions de conversations radio interceptées sur le champ de bataille...», affirme la journaliste Dana Priest, spécialiste des services secrets. «Je ne fais jamais l’apologie de l’armée. Quant à Donald Rumsfeld, il déteste mes articles», croit devoir préciser de son côté Vernon Loeb, un autre journaliste du «Washington Post», qui n’admet pas qu’on puisse le soupçonner de s’être fait le vecteur de la propagande du Pentagone. Même s’il reconnaît que certaines de ses sources l’avaient mis en garde. Comme S., un colonel de l’armée de l’air à la retraite, aujourd’hui consultant pour le ministère de la Défense. Au Vietnam, S. était spécialisé dans les opérations de sauvetage des prisonniers de guerre. La première chose qui a éveillé ses soupçons dans l’affaire Lynch, c’est que le chef de l’opération de sauvetage avait appelé Jim Wilkinson, le porte-parole du commandement central, depuis l’hélicoptère qui ramenait Jessica au Koweït: «J’ai fait un certain nombre d’opérations spéciales dans ma vie et je sais bien que la première personne qu’on appelle alors, ce n’est pas le gars de la presse, note le vétéran, pour qui la propagande d’Etat s’est mise en branle au lendemain du 11 septembre. Ils ont peur que l’opinion ne se retourne contre eux, alors ils déforment les histoires, et pas seulement celle de Lynch. Tout est scénarisé dans cette guerre.» Mais il refuse de donner plus de précisions: «Je ne veux pas me retrouver sur une liste noire: regardez Hans Blix, les stars pacifistes de Hollywood, la BBC... Ils punissent les gens. C’est comme ça qu’ils procèdent.»

Aujourd’hui, aux Etats-Unis, tous se renvoient à la figure le mensonge Lynch. «Quelqu’un a menti dans les grandes largeurs», accuse Bill O’Reilly, le présentateur vedette de Fox News, la chaîne de Rupert Murdoch, qui se pique de vouloir donner des leçons de déontologie à la presse «libérale». Tandis que certains éditorialistes de la «gauche américaine», comme Paul Krugman, considèrent la légende Jessica Lynch et l’ensemble des mensonges de l’administration Bush comme «le pire scandale de l’histoire politique des Etats-Unis». L’affaire est devenue un cas d’école, un symbole révélateur des pratiques du Pentagone et d’une presse suiviste qui a diffusé sans se poser de questions la propagande gouvernementale. Amère, la journaliste Dana Priest pense qu’elle paie aujourd’hui pour tous les journalistes américains qui ont mal fait leur travail pendant la guerre: «Le public nous accuse de lui avoir vendu l’histoire de Jessica Lynch comme Bush nous a vendu l’histoire des armes de destruction massive, dit-elle. Nous n’avons pas su poser les vraies questions. L’administration nous a manipulés...»
source :Sara Daniel  le nouvel observateur
 

BBC : L'histoire du sauvetage de la soldate Lynch bidonnée

L'histoire du sauvetage de la soldate Lynch bidonnée
La soldate Lynch a perdu la mémoire de son sauvetage

Par John Kampfner - BBC

La soldate Jessica Lynch est devenue une icône de la guerre et l'histoire de sa capture par les Irakiens et de son sauvetage par les forces spéciales états-uniennes est devenue un des grands moments patriotiques du conflit.

Mais son histoire est une des affaires les plus incroyables de gestion (manipulation. note du tr.) de nouvelles jamais conçues.

La soldate Lynch, 19 ans, employée de bureau de l'armée, de Palestine en Virginie occidentale, a été capturée quand sa compagnie, à la suite d'une erreur de direction juste à côté de Nasiriya, est tombée dans une embuscade.

Neuf de ses camarades ont été tués et la soldate Lynch a été emmenée à l'hôpital local, qui à ce moment-là grouillait de fedayins. Huit jours plus tard, les forces spéciales états-uniennes prenaient d'assaut l'hôpital, enregistrant l'événement " dramatique " avec une caméra à vision nocturne.

On a dit qu'elles avaient essuyé des tirs de l'intérieur et de l'extérieur du bâtiment, mais qu'elles s'étaient frayé un chemin et l'avaient transportée par hélicoptère. Des rapports affirmaient qu'elle avait des blessures au couteau et par balle et qu'on l'avait giflée sur son lit d'hôpital et interrogée. Mais les docteurs irakiens de Nasiriya disent qu'ils lui ont prodigué le meilleur traitement qu'il pouvait offrir à un soldat en pleine guerre. On lui avait attribué le seul lit de spécialiste de l'hôpital et une des deux seules infirmières de l'étage.

" Je l'ai examinée et j'ai vu qu'elle avait un bras et une cuisse cassés et une cheville disloquée " a dit le Dr Harith a-Houssona qui en a pris soin.

L'amnésie de Jessica

" Il n'y avait aucun [signe de] coup de feu, pas de balle dans le corps et pas de blessure au couteau - seulement un accident de la route. Ils veulent déformer les faits. Je ne vois pas quel intérêt ils ont à déclarer qu'elle a été blessée par balle ".

Des témoins nous ont dit ques les forces spéciales savaient que les militaires irakiens avaient fui la journée précédant l'assaut de l'hôpital. " Nous avons été surpris. Pourquoi faire ça ? Il n'y avait pas de militaires, pas de soldats dans l'hôpital " a déclaré le Dr Anmar Uday qui travaillait à l'hôpital.

C'était comme un film d'Hollywood. Ils criaient " go, go, go " avec des fusils et des balles à blanc, des balles à blanc et des bruits d'explosion. Ils ont monté un spectacle de l'attaque états-unienne de l'hôpital - des films d'action comme ceux de Sylvester Stallone ou de Jackie Chan.

Et il y a autre chose. Deux jours avant que l'escouade de récupération arrive, Harith avait organisé la remise de Jessica aux États-Uniens par ambulance.

Mais, comme l'ambulance où se trouvait la soldate Lynch approchait un contrôle, les troupes états-uniennes ont ouvert le feu, la forçant à battre en retraite vers l'hôpital.

Quand le film du sauvetage a été rendu public, le général Vincent Brooks, porte-parole états-unien à Doha, a déclaré : " Quelques âmes courageuses ont mis leur vie en jeu pour réaliser cet acte, loyales en cela à leur credo de ne jamais abandonner un camarade tombé "

La stratégie états-unienne était de s'assurer de la bonne séquence pour la télévision en se servant des journalistes intégrés et des images de leurs propres caméras, en montant le film eux-mêmes.

Le Pentagone a été influencé par les producteurs films de télé-réalité et d'action d'Hollywood en particulier par Jerry Bruckheimer, l'homme derrière " Black Hawk Down ".

Bruckheimer a conseillé le Pentagone pour la série télévisuelle de pointe " Profils de la ligne de front " qui a couvert les forces états-uniennes en Afghanistan en 2001. Cette approche a été conservée et développée sur le champ de bataille en Irak.

Pour ce qui est de la soldate Lynch, son statut comme héroïne de légende atteint des sommets inégalés. Des sites d'enchères sur Internet propose des articles Jessica Lynch, depuis une peinture à l'huile avec une enchère de départ de 200 $ jusqu'à l'aimant de réfrigérateur à 5 $ " L'Amérique aime Jessica Lynch ".

Mais les médecins déclarent qu'elle n'a aucun souvenir de tout l'épisode et n'en aura probablement jamais.

War Spin a été diffusé sur BBC Two dimanche le 18 May, 2003 à 19 15 GMT

 

Shoshana Johnson:

Son visage terrifié filmé pendant sa captivité a bouleversé l’Amérique. Le soldat Johnson, 30 ans, qui appartenait à la même compagnie que Jessica Lynch, a été l’un des sept soldats capturés le 23 mars. C’est «l’anti»-Jessica Lynch. Shoshana est noire. Elle a reçu deux balles dans les chevilles. Elle a subi des semaines de captivité douloureuse. Elle a rampé jusqu’à l’hélicoptère qui allait l’évacuer. Et plus personne n’a entendu parler d’elle à son retour des Etats-Unis. Pas de récits de sa bravoure. Pas de propositions de livre. Le Pentagone a même essayé de dissuader le Black Caucus de lui rendre hommage. source :Sara Daniel  le nouvel observateur

 

L'autobiographie de la soldate Jessica Lynch annoncée pour novembre

L’effet boomerang d’un coup médiatique

Jessica Lynch, icône américaine malgré elle

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