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21/09/2006: 5 ANS APRÈS Thérapie par l'image ?
2001 : le monde entier assiste, en direct, au premier attentat télévisé de l’histoire. Cinq ans plus tard, alors que les télés sont toujours sur la brèche, c’est au tour du cinéma de s’en mêler. Avec la dernière oeuvre du réalisateur new-yorkais Oliver Stone, ‘World Trade Center’, l’Amérique accepte le premier traitement par les studios d’Hollywood des attaques contre les Tours jumelles.

Le silence de l’effroi


11 septembre 2001, New York perd ses deux plus hauts sommets. Les images des carlingues s’encastrant dans les tours du World Trade Center (WTC) sont diffusées en boucle sur tous les écrans du monde. Des heures et des heures de pilonnage cathodique, des informations matraquées, des Twin Towers qui brûlent et qui s’effondrent à l’infini. Les Etats-Unis viennent de subir la première attaque sur leur territoire depuis Pearl Harbor. En plus d’être une catastrophe humaine évidente, le 11 septembre 2001 retentit comme un choc visuel. Impossible d’imaginer alors que cette tragédie soit un jour exploitée sur quelques écrans que ce soit.
Hollywood, à l’image de la nation tout entière, se fige dans un mutisme total. Pas question d’envisager un Bruce Willis, libérateur en débardeur tout transpirant. Le cinéma US préfère cacher ce que l’Amérique, sinon le monde, n’est pas prêt à voir. Plus question pour les chaînes de télé de rediffuser des ‘Piège de Cristal’ et autre ‘Armageddon’. L’Amérique se recueille. Ne plus voir pour ne plus avoir peur. Il est trop tôt pour savoir comment tout cela a pu arriver. Le temps est aux non-dit, à l’implicite tout au plus.

Un anniversaire libérateur ?

Qu’en est-il cinq ans après ? Bush et ses faucons sont toujours en guerre contre le terrorisme. New York porte toujours les stigmates de l’horreur. La plaie béante de Ground Zero, bien que cautérisée au goudron, n’est toujours pas cicatrisée. En France, comme aux Etats-Unis, au nom du très galvaudé devoir de mémoire, la télévision diffuse, à nouveau, le sinistre tableau des Twin Towers en feu. M6 et ‘Les Oubliés du World Trade Center’ donne à voir un programme intégralement consacré à l’identification d’un homme qui tombe à pic du haut du WTC. Une investigation poussée qui a nécessité la mise en branle de tout un tas de cerveaux afin de déterminer la couleur de la peau, du tee-shirt ou encore la marque des chaussures de l’inconnu. Edifiant ! ‘WTC : les 24 premières heures’ sur la chaîne Histoire : une demi-heure d’images sur le brasier fumant des ruines des Tours jumelles. TF1 n’est pas en reste et rediffuse ‘New York : 11 Septembre’ de Jules et Gédéon Naudet. Pour être sûr qu’on ait bien tout vu à défaut d’avoir compris. Autant de témoignages de l’engouement inaltérable de la télévision pour la commémoration. Des dizaines de journalistes mobilisés pour proposer un travail de mémoire d’une pauvreté accablante. Une représentation purement et strictement émotionnelle des événements, dépourvue de toute réflexion, si ce n’est un prétexte pour nous diffuser des images connues de tous.
L’image, vecteur d’une information immédiate, au détriment d’une démarche explicative. Qui, quoi, quand, pourquoi, comment ? Des questions dont les réponses font l’Histoire. Si la télévision ne répondait guère à ces interrogations, pouvait-on espérer mieux du 7e art ? A travers lui, l’Amérique serait-elle prête à réfléchir sur l’un des épisodes les plus traumatisants de son histoire ?

'Vol 93', la survie plus que la patrie...

Un an après les attentats, l’oeuvre collective ‘11’09’’01 : Septembre 11’ rassemblait déjà onze cinéastes du monde, onze consciences individuelles posant leurs regards sur le drame du 11 Septembre. Ce film ne fut distribué aux Etats-Unis qu’avec parcimonie. Quatre ans plus tard, c’est le réalisateur britannique Paul Greengrass qui pose, pour Universal Studios, un premier regard sur l’événement. Son ‘Vol 93’ lève le voile noir, mais évite encore de se consacrer directement à la tragédie de Ground Zero. Le réalisateur se focalise sur le sort des passagers du vol United Airlines 93, dont la course tragique prend fin dans un champ de Pennsylvanie. Greengrass fait revivre les 90 minutes en temps réel pendant lesquels les passagers ont tenté de reprendre le contrôle de l’appareil pour finalement se sacrifier. On y perçoit les premières dénonciations des dysfonctionnements du gouvernement américain, ainsi que la lenteur des procédures militaires. D’une qualité quasi documentaire, le film est construit comme un va-et-vient permanent, à la tension graduelle, entre les tours de contrôle des aéroports et le vol 93. Une descente infernale dans les recoins les plus sombres et les plus tragiques de l’humanité. Les mouvements agités de la caméra témoignent avec subtilité de la nervosité des protagonistes, que renforce un montage décousu et haletant. Les terroristes sont nerveux, effrayés.
Leurs choix, confus. Les passagers ne sont pas érigés en héros, sauveurs d’une patrie reconnaissante. Ils sont simplement humains, tétanisés par l’angoisse de perdre une vie pour laquelle ils vont tout tenter. L’approche de Greengrass est humble et objective, purgée de tout sentimentalisme excessif. "Les films n'ont pas seulement vocation à faire rire ou à nous transporter dans des ailleurs merveilleux. Il ne faut pas négliger notre monde et sa réalité. En portant son regard sur un événement particulier, un cinéaste peut y voir quelque chose qui dépasse le cadre de cet événement et touche à l'essence de la société. ‘Vol 93’ a été réalisé dans cet esprit." Le réalisateur britannique évoque ainsi la responsabilité d’un cinéaste dans la représentation de l’actualité mondiale. Greengrass filme la folie humaine. Il offre une vision tragique de l’homme au-delà des strictes événements du 11 Septembre.

'World Trade Center’ : patriotiquement correct ?

‘Vol 93’ : une première traduction filmique réussie, loin des larmoiements intempestifs ou des tableaux allégoriques à la gloire d’une Amérique vengeresse. C’est au tour d’Oliver Stone d’apporter sa pierre à l’édifice. Un film à hauteur d’homme, dit-on, dans le respect le plus total de la réalité. Peut-être le début d’une réflexion introspective ?
‘World Trade Center’ ou l’histoire vraie du sergent John McLoughlin et de Will Jimeno. Le 11 septembre, cinq officiers des autorités portuaires de New York dont McLoughlin et Jimeno s’introduisent dans les Tours jumelles pour en organiser l’évacuation. Survivant à l’effondrement des buildings, mais prisonniers d’une carcasse métallique monumentale, les deux officiers vont, douze heures durant, se soutenir l’un l’autre en évoquant ce qui les retient dans ce monde. En écho, le film revient également sur l’angoisse et la détresse de ceux restés dehors, dans l’attente de l’être aimé.

Le film débute tout en retenue - Stone filme un Manhattan ouvrant doucement ses yeux sur une nouvelle journée. Puis vient le temps des attentats. Stone suggère : l’ombre funèbre d’un avion sur des buildings, le bruit sourd et lointain d’un impact… Il avance prudemment. Mais aux précautions délicates succèdent malheureusement un lot de poncifs moralisateurs. Oliver Stone sombre dans un récit sans fin prodigieusement fade aux lieux communs indigestes. L’émotion y est facile et immédiate. La réalisation, prévisible. On en trouverait presque le sommeil. Difficile alors d’entrevoir dans ce film le réveil d’une Amérique à l’esprit encore pétrifié par le souvenir. Pourtant réalisé par le très controversé monsieur Stone, connu pour ses positions anti-guerre (‘Platoon’ ou ‘Né un 4 juillet’), ‘World Trade Center’ apparaît comme un pâle film de commande à la gloire d’un héroïsme très, très américain.

Stone, une pierre trop polie


A qui Oliver Stone destinait-il ce film ? Son choix de la vérité pour la vérité se dégage de tout message politique. Un film "pour retrouver foi en l’humanité". "Une enquête sur l’héroïsme dans [un] pays", "un film international dans son humanisme". Le doute se fait certitude lorsque le très conservateur Cal Thomas de la très belliqueuse Fox News glorifie le long métrage : "C’est un film pro-américain, pro-famille, pro-héroïsme et pro-mâle".

Comment justifier qu’avant la sortie du film aux Etats-Unis, toutes les précautions avaient été prises pour s’assurer l’approbation morale des instances conservatrices américaines ? Avec notamment, l’organisation de rencontres et de projections auprès des évangélistes et des parlementaires. A vouloir s’écarter à tout prix des polémiques politiques, Oliver Stone se retrouverait-il du côté des plus fervents défenseurs d’une Amérique pudibonde et justicière ? Caressés dans le sens du poil, les Républicains ne pouvaient en espérer autant, à moins de trois mois des élections parlementaires.

Dans ses réponses à la presse, Stone s’évertue à faire des attentats du 11 Septembre l’occasion d’un recueillement universel. "Ce n’est pas une attaque terroriste contre les seuls Américains mais à portée internationale. Il y avait en effet 87 citoyens du monde qui travaillaient dans les Tours jumelles". Etrange car l’un des protagonistes éveille les plus grands doutes quant à cette interprétation oecuménique. Dave Karnes (Michael Shannon), un ancien marine mû par sa foi de chrétien, est animé par un esprit de vengeance. A travers ce personnage semble resurgir cette Amérique fièrement enveloppée de sa bannière étoilée, trompetant son sermon drapeautique. Le message est sans équivoque : "On ne part pas, on est des marines. Vous êtes notre mission." Ou encore : "On va avoir besoin des meilleurs soldats pour venger ça." Ultime réplique d’un film qui, malgré les démentis, retentit irrémédiablement comme une justification de la guerre en Irak. Le réalisateur ravive les feux. Loin de démystifier le 11 Septembre, Stone entretient le mythe et la peur.

Si les médias saisissent l’instant et doivent rester au plus près de leur rôle informatif, ne pouvait-on pas espérer que le cinéma,par le temps qu’il s’accorde et la réflexion qu’il mène en amont de ses productions, propose une analyse plus approfondie d’un tel événement historique ? A en croire un sondage publié en août dernier par le Washington Post, près de 30 % des Américains ne sont plus capables de dire en quelle année ont eu lieu les attentats contre le WTC et le Pentagone. Surprenante faille de l’esprit. Alors cinq ans après, que reste-t-il de ce douloureux épisode traversé par la société américaine ? Une sinistre et redondante couverture médiatique, des hommages cinématographiques mitigés, un arrière-goût d’échelle de valeur dans la souffrance et dans la mort et un doute tenace : l’émotion que suscite le 11 septembre 2001 serait-elle en partie due à un solide battage médiatique,véritable caisse de résonance émotionnelle?
Mathieu Menossi pour Evene.fr - Septembre 2006
 
 
    

 

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