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10/09/2006 :
Les miraculés du 11
septembre.
Le révérend Stuart Hoke, aumônier de la chapelle Saint-Paul, tout près du
World Trade Center, à New York, insiste : «Je veux rester là, juste là. Je
veux voir la reconstruction de Ground Zero pour me reconstruire en même
temps.»
Cinq ans plus tôt, le 11 septembre 2001, quand les deux avions détournés se
sont écrasés contre les tours jumelles, Stuart Hoke se rendait dans sa
paroisse, comme d'habitude. Il était dans le métro et a fini par descendre à
la station Rector Street, à deux pas du World Trade Center. Dans la rue, des
journaux volaient, des vêtements de femmes aussi, des billets verts. «Est-ce
que c'est un nouveau décor pour un film?», a demandé une jeune fille qui se
tenait à ses côtés. «Nous aurions tellement voulu que l'acteur Bruce Willis
apparaisse à ce moment-là et sauve la journée», soupire le pasteur de
l'église épiscopale. Mais, bien sûr, il n'en était rien.
Ce jour-là, Stuart Hoke est vite passé à l'action. A sa façon. Il a
improvisé une messe dans son église. Mais lorsqu'il a entendu la tour sud
s'écraser «comme un accordéon, étage après étage», il a fui vers le ferry de
Staten Island, emmenant avec lui 150 élèves de la paroisse. Et puis les
jours d'après - pendant neuf mois -, il est resté actif. Très actif, même :
la chapelle Saint-Paul a servi de refuge aux pompiers, aux médecins, aux
familles des victimes, aux policiers... Au plus fort de l'action, 3 000
repas y étaient servis quotidiennement.
Les survivants du 9/11 ont tous essayé de noyer leur peine, d'oublier la
peur et l'effroi en reprenant le plus vite possible leurs activités. George
Mannes, le journaliste du site financier TheStreet.com, qui était allé faire
des photos des tours en feu, s'est remis au boulot très rapidement. William
Cosgrove, le policier affecté à la circulation, a multiplié les enterrements
à la cathédrale Saint-Patrick. «Ça a duré des mois», se souvient Joseph
Curry, alors chef-adjoint des pompiers, aujourd'hui à la retraite. «Les
ouvriers qui déblayaient Ground Zero n'arrêtaient pas de trouver des
morceaux de corps. C'étaient des hommes que j'avais connus, le fils ou le
frère d'un ami.» Joseph Curry, irlandais, catholique, soldat du feu comme
beaucoup d'autres Irlandais de New York, a donc assisté aux enterrements des
siens. «Je m'étais fixé une limite : pas plus de deux par jour»,
explique-t-il avec ses faux airs de James Coburn.
Le travail épuisant a aidé, mais cela n'a pas suffi. Le journaliste
financier George Mannes se souvient : «Mon job quotidien, c'est d'écrire sur
la Bourse, une action monte, une autre descend. Et je me disais : on s'en
fiche. Et puis toutes ces métaphores usuelles sur la Bourse qui plonge, le
marché qui s'écroule et qui brûle, j'y faisais très attention, je ne pouvais
plus les employer.»
e révérend Stuart Hoke s'est longtemps caché sous la table lorsqu'il
entendait un grand bruit. Aujourd'hui encore, certaines odeurs de brûlé lui
soulèvent le coeur. Il sort à peine d'une très longue dépression et
s'interroge encore sur les origines de son cancer de la prostate, traité
l'an dernier.
Le dur à cuire, Reginald Mebane, responsable de la sécurité à la Cour
suprême, située en 2001 à deux pas du World Trade, avoue lui aussi quelques
faiblesses. Ce géant, ancien du Vietnam, a gardé son calme le 11 Septembre,
lorsqu'il a participé à l'évacuation des Twin Towers. Mais, un an après,
Reginald Mebane s'est effondré, multipliant les crises de larmes. Il a
longtemps souffert de son dos et éprouve également des difficultés
respiratoires. «Certains de mes hommes étaient traumatisés. On s'est assis,
on a parlé ensemble, nous sommes allés voir le psychologue... Ça ne peut pas
faire de mal.»
Le pompier retraité Joseph Curry approuve. Lui n'était pas là le 11, il est
arrivé le 14 à Ground Zero pour superviser les secours. «Certains anciens
combattants souffrent encore du syndrome du stress posttraumatique datant de
la Seconde Guerre mondiale», lâche-t-il. Alors, très régulièrement, le chef
passe dans les casernes des 9 000 pompiers intéressés pour leur rappeler
qu'une aide est disponible, à portée de main.
Pompiers, policiers, professionnels venus travailler dans les décombres du
World Trade Center... en tout près de 40 000 personnes, qui évoquent souvent
- aujourd'hui encore - des problèmes respiratoires. Voire pire, bien pire.
Il y a aussi les familles, les enfants, les conjoints des victimes du 11
Septembre, qui essaient de donner un sens à la catastrophe, en multipliant
les initiatives. Les associations de parents, d'amis et de survivants se
battent sur tous les fronts pour prendre soin des orphelins, travailler à
des lendemains de paix dans le monde, rendre plus sûres les règles de
construction des gratte-ciel new-yorkais... Mais ils se sentent parfois
isolés. L'avocate Edie Lutnick, soeur du défunt Gary, l'un des pontes de la
société de Bourse Cantor Fitzgerald pulvérisée le jour de l'attentat, a pris
en main le fonds d'aide aux victimes de l'entreprise, trois jours après le
drame. «Au début, raconte-t-elle, l'argent venait du monde entier : nous
avons récolté seize millions de dollars. Et je travaillais avec cent
volontaires.» Cinq ans après, il ne reste plus que deux personnes, Edie
Lutnick et son assistante. Et la plus grosse partie des fonds provient de
Cantor Fitzgerald.
Certains acteurs du 11 Septembre ont tout simplement envie d'oublier. Le
policier William Cosgrove, par exemple, n'a pas voulu «partir au milieu de
la bataille». Il a attendu le 31 mars 2002 pour prendre sa retraite du NYPD
(New York Police Department). Et depuis, il refuse les invitations au
Madison Square Garden, la visite offerte à Washington DC, la plupart des
cérémonies liées au 9/11. Alors que le journaliste George Mannes se dit
«plus conscient et reconnaissant pour le temps qu'il passe sur terre».
Reginald Mebane, lui, place l'événement sur un tout autre registre, avant
tout spirituel. «Dieu était avec moi ce jour-là». Il en est persuadé, et il
s'active depuis dans son église pour l'en remercier. «Dieu était là aussi
pour ceux qui sont morts, ceux qui ont sauté des tours, ajoute le révérend
Hoke. D'une manière mystérieuse.» Réalisé par Caroline Talbot Le Figaro.fr |
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