|
Querelles autour du projet de Ground Zero
LE MONDE | 09.02.05 |
Le promoteur du site
new-yorkais a contraint Daniel Libeskind à s'associer avec un autre
architecte. La tour de la Liberté, qui remplace le World Trade Center, s'en
est trouvée considérablement modifiée
Le 7 juillet 2004, le
gouverneur de l'Etat de New York, George E. Pataki, celui du New Jersey,
James E. McGreevey, et le maire de la ville de New York, Michael R.
Bloomberg, posaient la première pierre de la future tour de la Liberté,
censée devenir à l'horizon 2008 le nouvel emblème de la métropole
américaine, à l'emplacement des tours jumelles du World Trade Center (WTC)
détruites à la suite des attentats du 11 septembre 2001.
La pierre sera ensuite déplacée pour être
incluse dans le béton solidement ferraillé du futur édifice.
En attendant, Ground
Zero, où s'élevaient les tours jumelles, semble étrangement figé. Or le site
vient de subir un bouleversement majeur - une évolution du projet
architectural - alors même que le montage financier de l'opération reste
problématique.
Des travaux menés à
bien attestent la volonté des Américains de relever le front après la
tragédie. C'est ainsi que la ligne de métro qui relie Manhattan au New
Jersey (PATH) fonctionne à nouveau, en longeant l'immense baignoire qui
contenait les infrastructures des tours détruites, œuvres de Minoru Yamasaki.
De hauts grillages ont été installés autour avec un souci ostensible de
sécurité qui conduit à s'interroger sur la nature des menaces encore
possibles. Il est désormais interdit d'y accrocher ses vœux, ses souvenirs,
ses talismans, sauf à l'un des points strictement balisés.
La tour de l'Hôtel
Hilton Millenium, située en bordure de la zone Ground Zero, et endommagée en
2001, s'est refait une façade. Depuis les chambres, la vue tombe à pic sur
l'ensemble du chantier. Les ciments Lafarge, qui organisaient à l'automne
2004 un colloque sur le béton et l'avenir de l'architecture à l'université
de Princeton, y ont logé leurs troupes en transit. Ceux qui ont connu ou vu
l'infernal chantier des jours suivant la catastrophe ont eu quelques
difficultés à admirer la nudité retrouvée du paysage. Ils ont en revanche pu
parfaire leur connaissance de l'étendue des dégâts avec l'architecte et
ingénieur Guy Nordensen, un crack aux allures de jeune homme qui, dans les
jours qui suivirent l'attentat, a coordonné l'inspection des 406 édifices
entourant le site.
Guy Nordensen est à la
tête d'une agence d'ingénierie assez respectable pour être la partenaire du
groupe Skidmore Owings and Merill (SOM), la plus grande agence du monde
actuellement dirigée par l'architecte David Childs. Ce dernier restait peu
connu à l'étranger derrière la façade de SOM. Il est devenu coauteur du
nouveau projet pour la Freedom Tower (tour de la Liberté) avec Daniel
Libeskind, le lauréat du concours de 2002.
Libeskind est devenu
célèbre après la construction du Musée juif de Berlin. Son projet pour
Ground Zero, un ensemble de tours déclinées autour du site originel, fut
plébiscité par le public, il fut confirmé comme lauréat et soutenu par le
LMDC (Lower Manhattan Development Cooperation), organisme créé après le
11-Septembre pour coordonner les efforts de la ville et de l'Etat de New
York.
Mais voilà que
Libeskind n'est plus seul maître du jeu. Larry Silverstein, détenteur, sur
le World Trade Center, d'un bail emphytéotique de quatre-vingt-dix-neuf ans
(acquis quelques mois avant les attentats), lui a adjoint David Childs.
Ce dernier a fait
appel à Guy Nordensen pour retravailler le projet. Il y a toujours six tours
au programme (toutes prévues pour des bureaux), mais la principale, la plus
emblématique, est devenue une formidable aiguille de 2 000 pieds (657
mètres), soit 234 pieds de plus (77 mètres) que le projet de Libeskind. La
nouvelle forme, épurée, est typique de l'héroïsme classique de
l'architecture américaine, dans sa meilleure version. C'est un dessin à
l'opposé de l'imaginaire grave et poétique de Libeskind.
Les deux architectes
ont été contraints de travailler ensemble, mais le produit commun de leurs
imaginations est très en deçà du talent de chacune des parties.
Cette "compétition"
masque un ensemble d'enjeux considérables et contradictoires, économiques et
politiques, dans lesquels l'architecture semble tour à tour jouer le rôle
d'arbitre et de prétexte, défendue ou attaquée à coups de pétitions, de
pressions médiatiques et de blogs sur Internet. Un moment déjà, en 2003, on
crut que Libeskind allait être écarté de Ground Zero. Les épisodes
judiciaires se sont succédé en alternance avec des transactions.
L'architecte est finalement resté.
Au-delà de
l'architecture, les affaires restent les affaires. Larry Silverstein aura
payé, en 2008, un loyer de 960 millions de dollars (750 millions d'euros) au
propriétaire du site, l'Autorité du port de New York et du New Jersey,
lorsque la Freedom Tower, pièce maîtresse du puzzle proposé par Libeskind,
sera achevée - une hypothèse moyennement réaliste. Le coût de cette seule
tour est évalué à 2 milliards de dollars (1,6 milliard d'euros). Avec les
frais d'avocats et les notes d'architectes, le promoteur devrait avoir
dépensé plus de 3 milliards de dollars (2,4 milliards d'euros) avant de
pouvoir toucher le moindre loyer. Soit une somme un peu inférieure à ce que
lui auraient payé les assureurs (3,5 milliards de dollars soit 2, 7
milliards d'euros). Mais la justice, le 6 décembre 2004, a estimé qu'il n'y
avait pas eu un, mais deux attentats - un par tour -, ce qui pourrait
conduire à doubler les indemnités. Cette hypothèse sera tranchée au
printemps par un procès, les assureurs ayant fait appel.
Supposons que
l'indemnité soit portée à 7 milliards de dollars (5,5 milliards d'euros).
Cette somme est à comparer aux 9 milliards de dollars (7 milliards d'euros)
de la totalité du plan Libeskind : la construction des six tours, mémorial
et musée non compris. Larry Silverstein a cependant quelques réserves. Il
vient de faire construire par SOM et Childs, au nord de la zone concernée
par le plan, une tour numéro 7 dont la peau de verre et l'élégance
printanière, classique, n'ont cependant pas encore séduit les clients.
Certains observateurs
affirment que Larry Silverstein, aidé ou non d'autres investisseurs, aura
les plus grandes difficultés à faire revenir les entreprises dans le
quartier, au moins avant la fin du chantier. Le mémorial dessiné par
l'équipe de Michael Arad, Peter Walker et Max Bond pour occuper l'espace
"libéré" par les tours jumelles serait, selon eux, difficile à concilier
avec un quartier d'affaires. Les mêmes observateurs vont jusqu'à imaginer
que Silverstein, une fois le montant des assurances acquis, serait tenté de
revendre son bail. Une hypothèse peu plausible : le promoteur a, en fait,
sollicité plusieurs architectes de stature internationale (Jean Nouvel,
Fumihiko Maki, Norman Foster) pour édifier les autres tours du projet
Libeskind, ce dernier ne gardant qu'une moitié de la Freedom Tower et un
droit de regard sur l'ensemble du site.
Le LMDC, qui avait
déjà sollicité l'architecte espagnol Santiago Calatrava pour la nouvelle
gare du PATH, s'est tourné en janvier vers Frank Gehry et l'agence
norvégienne Snohetta (à qui on doit la nouvelle bibliothèque d'Alexandrie),
pour concevoir le futur centre culturel du quartier renaissant, qui
comprendra notamment un musée et deux théâtres. Les défenseurs du projet
originel estiment qu'il s'agit d'un élément de plus retiré à Libeskind.
D'autres y voient une opération de séduction architecturale propice à faire
revenir le public ; ils font valoir qu'après un effondrement assez logique,
la cote financière du sud de Manhattan serait déjà en train de remonter.
Frédéric
Edelmann |