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La deuxième mort du World Trade Center

Les New-Yorkais avaient rêvé d'une réponse cinglante de leur ville après le 11 septembre. Mais le projet s'est perdu dans les jeux de pouvoir de la métropole. Et la police s'en mêle
Que fait la police? Elle arrête tout. Trois ans et demi après les attentats qui ont foudroyé les deux plus hautes tours de New York, le chantier ouvert dans le vide du World Trade Center est au point mort: toujours un grand trou. NYPD – la police de New York, pour ceux qui ne regardent pas la télévision – a demandé les plans du seul élément à peu près dessiné, la Freedom Tower, la Tour de la Liberté. Vos papiers, s'il vous plaît! Ce n'est pas une confiscation, juste une vérification.

Après avoir minutieusement étudié la manière dont les Twins s'étaient affaissées le 11 septembre 2001 sous le choc de deux avions de ligne transformés en bombes incendiaires, la bureaucratie sécuritaire fédérale vient d'émettre des recommandations auxquelles doit se soumettre désormais tout nouveau gratte-ciel construit aux Etats-Unis. La police de New York applique le règlement. Personne ne connaît, hors ses murs, les conséquences de cette intervention extra-architecturale sur le chantier. Il semble qu'elles seront lourdes. S'il est vrai, comme cela se murmure, que la Freedom Tower a été placée, selon les experts, trop près des rues, à portée de camion-suicide, les auteurs du plan doivent être en train de se gratter la tête. Car en sous-sol, une bonne partie de l'infrastructure est déjà en place: il fallait bien remettre en état de marche, dans l'urgence, les métros et le train régional qui passaient au-dessous du World Trade Center, rebrancher les fluides et les câbles.

Dans le printemps qui tarde et le vent marin qui fait tournoyer les vieux papiers, Ground Zero est lugubre comme avant. Au fond du trou, les anciennes fondations des Twins sont encore en partie apparentes. Le béton cache les premiers aménagements souterrains. Aucun engin en mouvement, aucun ouvrier. La tour de la Deutsche Bank, de l'autre côté de Liberty Street, est toujours drapée de noir. Elle était restée debout après les attentats, endommagée. Les ingénieurs ont cru d'abord que la rénovation serait possible. La décision a été prise l'an passé de la détruire, pièce par pièce: presque aussi compliqué que la construction elle-même.

Le 11 septembre prochain, quatre ans après, l quartier aura à peu près la même triste allure, le vent en moins, peut-être. Le New York Post, grand quotidien populaire et très agressif depuis que Rupert Murdoch le possède, a osé cette terrible comparaison: deux ans après les bombardements massifs de la première guerre du Golfe, Saddam Hussein avait fait reconstruire ou retaper les 130 ponts de Bagdad, les routes n'étaient plus trouées, les trains marchaient...

New York, elle, est humiliée. Après le choc, dès l'automne 2001, la ville semblait pourtant convaincue qu'elle saurait relever, pour elle-même, le défi des terroristes. Ce qui avait été détruit serait reconstruit, plus beau qu'avant, avec plus de sens, comme une réplique fervente et cinglante, une démonstration de la résilience de Manhattan, corps vivant. La ville? Les citadins en fait. Il y eut un grand bouillonnement d'idées, des comités naissaient comme fleurs au printemps, les quartiers voulaient avoir leur mot à dire. Cette mobilisation ne fut pas sans effets. Les premiers projets avancés par le propriétaire (Port Authority, société mixte des transports régionaux en tout genre) furent balayés en réunions publiques. Un concours d'idées international fut lancé. L'architecte américano-polonais Daniel Libeskind fut finalement retenu. Il venait de terminer le Musée juif de Berlin. Il proposait un ensemble de bâtiments comme des cristaux, montant en spirale vers une tour effilée de 1776 pieds – 1776, année de la Déclaration d'indépendance.

Cette mobilisation et cet enthousiasme des New-Yorkais étaient une illusion. La métropole du capitalisme ne fonctionne pas comme ça. Loin de la foule passionnée, dans leurs salons privés, «ceux qui boivent leur scotch et fument le cigare» – comme dit un chroniqueur – attendaient qu'on en revienne aux choses sérieuses: combien y a-t-il d'argent sur la table, combien peut-on en faire? Leur moteur est le profit, et ils ont déjà assez de soucis avec les couches bureaucratiques qui pensent avoir leur mot à dire, de City Hall à Washington, en passant par Albany où règne le gouverneur George Pataki.

Au World Trade Center, l'imbrication des intérêts formait déjà une assez jolie pelote. Six semaines avant les attentats, Port Authority (dans lequel l'Etat de New York et celui du New Jersey ont un poids déterminant) avait signé un bail de 99 ans pour les Twins avec un promoteur local, Larry Silverstein: il payait un loyer 120 millions de dollars, libre à lui de remplir avec des locataires confortablement solvables les deux tours, pour dégager son bénéfice.

Quand les Twins sont tombées, Silverstein a sorti son contrat, 580 pages touffues, contenant une disposition pas très claire, que le promoteur a interprétée ainsi: si je continue de payer mon loyer, j'ai le droit, et même le devoir, de reconstruire les 830 000 mètres carrés de bureaux qui ont été détruits. Soudain, ce modeste sous-traitant de l'immobilier new-yorkais devenait un acteur majeur. Il a demandé discrètement à l'architecte avec lequel il travaillait d'habitude, David Childs, de dessiner immédiatement une grande tour pour le meilleur rendement. Childs est par ailleurs l'auteur du nouveau siège de Time Warner, arrogant et glacé, au coin de Central Park.

Puis Larry Silverstein a attendu. On le voyait promener, mains dans le dos, sa mine sceptique dans les réunions où les New-Yorkais discutaient passionnément de l'avenir de la ville blessée. Il auscultait le jeu des politiques pour comprendre le parti qu'il pourrait en tirer.

Quand le concours international qui avait été lancé est arrivé à maturité, George Pataki, le gouverneur républicain, qui avait le levier le plus long dans cette affaire, a imposé son choix: les cristaux de Libeskind. La commission d'architectes à laquelle les plans des finalistes avaient été soumis avait pourtant préféré le projet de Rafael Vinoli: deux grandes structures métalliques, épousant la forme des Twins, dans lesquelles des éléments culturels (musée, salle de concert...) seraient construits en suspension. Etonnant. «Des squelettes? Jamais!», avait dit Pataki. D'ailleurs, les familles des victimes du 11 septembre, groupe de pression devenu influent, voulaient le Libeskind, qu'Herbert Muschamp, le critique d'architecture du New York Times, avait décrit comme un énorme monument funéraire. Mais un monument dans lequel on allait pouvoir aménager beaucoup d'espaces commerciaux.

«C'était un concours d'idée, n'est-ce pas?», a remarqué Larry Silverstein. Il a pris l'idée, l'a donnée à David Childs en lui disant d'expliquer à Daniel Libeskind ce qu'on allait pouvoir faire de la Freedom Tower: y mettre davantage de bureaux, lui faire prendre du ventre; on la tordrait aussi un peu pour faire moderne. La collaboration entre les deux architectes s'est terminée au couteau. Childs avait le plus long. Libeskind a été pratiquement éjecté, et il poursuit en justice le promoteur.

Michael Bloomberg, le maire de New York, a tenté il y a deux ans une manœuvre pour éliminer Larry Silverstein et ramener la décision dans la ville. Il a proposé à Port Authority d'échanger la propriété du site du World Trade Center contre celle des deux aéroports new-yorkais, JFK et La Guardia. Trop d'avocats, trop de milliards en jeu. Et c'était une menace contre le pouvoir du gouverneur.

Pendant ce temps, le promoteur se battait en justice avec ses assureurs, pour obtenir d'eux la plus grosse indemnité possible: il y avait eu deux attentats, pas un seul, faisait-il valoir. Il a perdu contre Swiss Re, gagné face à d'autres, ramassant un pactole de 4,5 milliards de dollars, loin des 7 milliards qu'il espérait. Mais ce trésor de guerre le rend indéboulonnable. Et personne n'est prêt à investir des sommes pareilles dans cette aventure que les New-Yorkais croyaient être belle.

L'intérêt citoyen est retombé, le scepticisme a gagné. Le choix d'un trop grand mémorial, sépulcral, pour les victimes (dont 1161 n'ont pas été identifiées), s'est fait sans trop de discussions. Le projet d'ouvrir au pied de la Freedom Tower un nouveau pôle culturel de New York a fait long feu depuis que le City Opera a été découragé de s'y installer. Deux troupes de deuxième choix ont été retenues, mais on leur a dit qu'il n'y avait, pour le moment, pas d'argent pour elles. Un appel de fonds n'a été lancé que pour un Musée de la Liberté, un «machin» convenu. Quant aux autres tours cristallines de l'esquisse de Daniel Libeskind, elles verront le jour, avec d'autres architectes, quand le marché aura besoin de nouveaux bureaux.

Le rêve que les New-Yorkais faisaient à l'automne 2001 s'est effiloché comme un nuage blanc dans un ciel gris. Quand l'intervention de la police a été publiquement connue, l'autre jour, dans l'élaboration du projet, George Pataki et Michael Bloomberg ont pris rendez-vous pour réaffirmer qu'ils voulaient toujours une réalisation superbe à la place des Twins. Vraiment? L'écho est venu dans un éditorial indigné du New York Times: si la ville finit, pour des raisons de sécurité, par se doter d'un «bunker vertical», c'est qu'elle aura capitulé devant les terroristes. Alain Campiotti
 
    

 

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