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Fiasco à
Ground Zero
Richard Hétu
collaboration spéciale, La Presse New York
La ville
de New York allait montrer de quel bois elle se chauffe. Après la
destruction inimaginable du World Trade Center, la capitale du capitalisme
prouverait sa résilience en construisant à Ground Zero une «tour de la
Liberté», la plus haute du monde à 1776 pieds, le chiffre rappelant l'année
de la déclaration d'indépendance des États-Unis. Les terroristes verraient
bien que l'esprit de New York est invincible.
Tu parles ! Trois ans et demi après les attentats du 11 septembre, New
York contemple toujours à Ground Zero un trou béant. L'infrastructure est en
place : métros, train régional, câbles, canalisations. Mais pour le reste,
le chantier ouvert dans le vide du World Trade Center est au point mort.
Qui plus est, les plans mêmes de la tour de la Liberté doivent être revus, a
annoncé mercredi dernier le gouverneur de New York, George Pataki. Vous vous
souvenez du projet de l'architecte Daniel Libeskind, choisi en février 2003
au terme d'un concours international hautement médiatisé ? Deux ans plus
tard, ce projet agonise. Et Ground Zero s'éternise.
À qui la faute ? New York a passé la dernière semaine à s'interroger sur ce
point. Tout le monde s'en est mêlé, y compris le promoteur Donald Trump, qui
a qualifié Libeskind de «tête d'oeuf». Partisan de la reconstruction
intégrale du World Trade Center, Trump a lui-même une drôle de tête, qui
enfle avec son succès télévisuel.
En réalité, la responsabilité du fiasco incombe au gouverneur
Pataki, qui nourrit des ambitions présidentielles.
Le mot fiasco peut sembler fort, mais il faut lire ce qu'un journal
populaire comme le New York Post écrit sur le même sujet :
«Pensez-y : deux années après la guerre du Golfe de 1991, Saddam Hussein
avait fait rebâtir ou retaper presque tous les ponts, les routes, les
infrastructures électriques, militaires... New York, à l'opposé...»
Pensons-y, en effet : le New York Post, quotidien voué à la cause
républicaine, compare le gouverneur de New York à Saddam Hussein et le
trouve moins compétent que l'ancien tyran de Bagdad ! Pataki peut sans doute
oublier la présidence, mais il ne peut oublier Ground Zero. Du moins, il ne
le devrait pas.
À titre de gouverneur, Pataki dirige l'organisme chargé de réhabiliter
Ground Zero (la Lower Manhattan Development Corporation). Son pouvoir n'est
pas total puisqu'il doit composer avec les autres acteurs de la
reconstruction, dont le maire de New York, Michael Bloomberg, et le
titulaire du bail du World Trade Center, le promoteur Larry Silverstein. Il
n'est donc pas seul dans cette galère, mais il en est bel et bien le
capitaine. Et le capitaine manque à l'appel.
Pensons-y encore : deux ans après avoir approuvé le projet de Libeskind, le
gouverneur Pataki vient de se rendre compte que la tour de la Liberté n'est
pas... sécuritaire. En effet, c'est la raison qu'il a donnée pour réclamer
de nouveaux plans. N'aurait-il pas dû y penser avant la semaine dernière ?
C'était certainement l'opinion de la police de New York, qui réclamait des
changements depuis plusieurs mois. Selon les plans originaux, la tour de la
Liberté devait s'élever à huit mètres de West End Street, ce qui l'aurait
placée à portée de camion suicide. La police voulait que la tour soit bâtie
à au moins 30 mètres de la rue, ce qui allait nécessiter de nouveaux plans.
Elle l'avait fait savoir dans des lettres adressées aux responsables de
l'organisme mis en place par Pataki mais, jusqu'à tout récemment, ses
lettres étaient restées sans réponse.
Il faudra donc retourner à la planche à dessin. Et la reconstruction de
Ground Zero sera retardée d'au moins un an, une mauvaise nouvelle qui en
suit une autre : il y a un mois, la maison de courtage Goldman Sachs a en
effet renoncé à son projet de construire un nouveau siège de 40 étages en
face de la tour de la Liberté. Invoquant des raisons de sécurité, la
compagnie s'établira ailleurs à Manhattan et peut-être même au New Jersey.
Un jour, les compagnies reviendront peut-être à Ground Zero, mais elles ne
se bousculent pas au portillon. Récemment, le promoteur Larry Silverstein a
achevé la construction d'une tour de 52 étages au coût de 700 millions de
dollars.
Situé aux abords du trou, le 7, World Trade Center, ne compte présentement
qu'un seul locataire : la compagnie de Silverstein.
Peu avant les attentats du 11 septembre, Silverstein s'était porté acquéreur
du bail du World Trade Center pour une durée de 99 ans. À ce titre, il avait
réussi en 2003 à marginaliser Daniel Libeskind en embauchant l'architecte
Daniel Childs pour réaliser la tour de la Liberté. C'est lui qui produira
les nouveaux plans du gratte-ciel. Officiellement, Libeskind demeure
l'auteur du plan d'ensemble, mais il a en réalité été écarté du projet.
Et le maire de New York, dans tout cela ? À la fin de la semaine dernière,
Michael Bloomberg s'est fait voir aux côtés du gouverneur Pataki, jurant que
la reconstruction de Ground Zero suivait son cour. Mais New York sait que sa
tête est ailleurs. Il ne rêve pas à une tour de la Liberté, mais à un stade
olympique, à bonne distance du trou béant. |