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Daniel Libeskind, 58 ans, architecte en chef
du projet Ground Zero. D'origine juive polonaise, il s'est fait connaître
par ses musées dédiés aux victimes de la guerre et des nazis.
Une
mémoire en béton

Par Sonya
FAURE
mardi 08 février
2005 (libération)
Il
écrit : «Je pense qu'un visage n'est rien d'autre que ce que l'on en
fait.» Qu'a-t-il fait de son visage, Daniel Libeskind ? Il a
soigneusement poli une face ronde qui, même au repos, semble sourire.
Dessiné des sourcils en accents circonflexes qui s'étonnent sans relâche. Il
a fendu ses joues d'une bouche immense, d'où fuse une salve de rires qui
achève chacune de ses phrases.
Il est surtout la face officielle et
l'architecte en chef du projet qui comblera Ground Zero, le trou géant de
l'après-11 septembre. Une nouvelle fois, il doit construire, là où tout a
été détruit. Soudainement ultra-médiatisé (la presse a starisé les pointes
de ses santiags), il soigne la moindre de ses digressions. Pour New York, il
voulait cinq tours en spirale évoquant la flamme de la statue de la Liberté,
des obliques tranchant avec la verticalité de Manhattan. Et une fosse,
gardant visible à jamais les fondations du World trade Center. «Une
approche très émotionnelle dans un bâti new-yorkais sans l'ombre d'une
émotion», transcrit l'architecte Paul Andreu.
Trois ans plus tard, son
jardin des Héros a été réduit de moitié pour accroître la surface de
bureaux, le mémorial a été rehaussé pour faire place au parking des bus à
touristes... Et Libeskind sourit toujours : «La démocratie, c'est une
lutte, des concessions.» Décryptage d'un observateur : «Il a été
évincé. Les intérêts financiers sont plus forts.» Il raconte que
la fenêtre de sa chambre donne sur Ground Zero. Il dit que ce n'est pas une
obsession. Il continue à marcher 8 kilomètres par jour sur son tapis roulant
d'appartement. A apprendre par coeur des monologues de Shakespeare. «Son
éducation juive d'Europe de l'Est l'a marqué, témoigne sa femme et
collaboratrice, Nina. Il dit souvent que l'art de
la mémorisation a été perdu.»
Il y a six ans, Libeskind n'avait rien
construit. C'est un architecte de papier qu'on appelle pour bâtir le Musée
juif à Berlin. Un blitz (1) de zinc. Des cassures et des vides, des
plans inclinés, des façades balafrées. Un vertige pour dire la Shoah. Jean
Nouvel, un ami : «Il a créé un monde esthétique d'une très grande beauté,
de l'ordre de l'indécision et du basculement qui fait perdre toute notion
d'identité et d'orientation.» Depuis, on lui a commandé le musée de la
Guerre impériale à Manchester, les musées juifs de Copenhague, de San
Francisco... «C'est le docteur ès traumatismes», résume Francis
Rambert, directeur de l'Institut français d'architecture.
La parole de Libeskind est précipitée,
hachée, enjouée. A propos de son métier, il verse tout à trac «désir»,
«mystère» et «humanisme». Il explique : «L'architecture n'a
rien à voir avec la plomberie et la nouvelle technologie du verre». Mais
: «Ce que je fais a parfois à voir avec l'invisible.» Pour ses
détracteurs, son devoir de mémoire architectural vire au dolorisme. De
jeunes architectes américains le surnomment «death camp Dany».
«Il garde la cicatrice»,
dit simplement Paul Andreu. Le 11 septembre 2001, Libeskind vivait depuis
douze ans à Berlin, près de son Musée juif. Il n'y parla jamais allemand,
par méfiance pour la langue de ceux qui envoyèrent quatre-vingt-cinq membres
de sa famille à la mort. «On me demandait souvent : "Votre allemand
progresse ?" Je répondais : "Non, mais mon yiddish s'améliore de jour en
jour !"» Ce qui était vrai.
Les idées l'assaillent,
qu'il note au dos d'un billet d'avion ou sur une serviette en papier. Pour
un centre commercial, il dit avoir trouvé l'inspiration dans un film des
Marx Brothers. Pour son musée de la Guerre, il jette un globe terrestre en
céramique par la fenêtre. «Je voulais voir comment se brisait le monde.
J'ai ramassé puis assemblé les débris d'une manière différente, ça m'a donné
la forme du musée.» Un confrère tempère : «Sans cette explication de
texte, c'est un bâtiment comme un autre. C'est
le problème de son architecture : elle a besoin de la rhétorique qu'il
accroche dessus. Dans chacune des salles du musée de Berlin, un panneau vous
dit comment la regarder...»
Dans les murs qu'il élève, dans les fosses
qu'il conserve, Libeskind voit les notes et les soupirs des sonates de Bach,
«le plus grand des architectes», et le visage de Kandinsky. Il met du
Kafka dans ses couloirs : «Il a décrit la situation humaine : chercher la
sortie.» Il dresse ensemble les lambeaux de coton couleur chair dans
lequel sa mère, la corsetière polonaise, plantait l'aiguille de sa Singer,
et la bannière étoilée que son père, l'imprimeur immigré, épinglait au
revers de son veston.
Daniel Libeskind est né
dans la grisaille de Lodz, en Pologne. Sa mère est anarchiste, son père
membre du Bund socialiste. Ils ont échappé aux camps de la mort nazis pour
connaître les camps de travail de l'URSS, où ils s'étaient réfugiés.
«Avant la guerre, la famille était grande. Seule la soeur de mon père est
revenue d'Auschwitz. Je n'avais plus de grands-parents, plus de cousins,
plus d'oncle. Je n'ai pas eu besoin qu'on m'explique le vide et l'absence.»
Ni l'antisémitisme. «Je rêvais de jouer du piano. Mes parents m'ont
acheté un accordéon. Ils avaient peur d'attirer l'attention sur eux en
amenant un piano dans la cour de l'immeuble.» La famille émigre en
Israël mais l'égalitarisme du Kibboutz fait à nouveau fuir les Libeskind. Ce
sera New York et l'arrivée par la mer. Levé très tôt pour monter sur le pont
du bateau Constitution et voir se détacher la statue de la Liberté.
Libeskind obtient la citoyenneté américaine à 19 ans. Il a déjà cumulé les
bourses et les premiers prix. Il est déjà passé à côté des passions de la
jeunesse américaine. «Quand on est fils d'immigrés et qu'on vit dans le
Bronx, on n'a que faire de la drogue et du flower power.» Parce que
c'était la meilleure, il intègre la Bronx High School of Science, qui veut
concurrencer l'avancée technologique soviétique. Mais il veut devenir
artiste comme Andy Warhol. Sa mère tranche :
«Deviens architecte. L'architecture est un métier.»
«Je suis un démocrate et
un immigré reconnaissant»,
écrit-il. Dans la dernière ligne droite du concours pour le projet du
siècle, celui de Ground Zero, sa cote a explosé auprès des New-Yorkais quand
il a raconté son arrivée à Manhattan sur CNN. «Il a joué la carte
patriotique plus qu'il n'aurait fallu, estime un architecte basé à New
York. Il a voulu plaire aux plus conservateurs. Il a utilisé son passé
d'immigré, comme les politiques américains savent le faire. Une stratégie
qu'on a rarement vue en architecture.» Sa Freedom Tower de 1 776 pieds,
en référence à l'année de l'indépendance, son drapeau américain à la
boutonnière, ses génuflexions devant «New York, centre du monde libre»
sont mal passés auprès de certains intellectuels. Son insécable duo avec sa
femme Nina, fille d'un leader politique canadien, agace. «Elle est aussi
raide qu'il est malicieux, rapporte un observateur.
C'est une politique : elle sait établir des réseaux. Elle a
su choisir le même avocat que le gouverneur de New York. A eux deux, ils
forment une machine de guerre redoutable. L'ambition est devenue plus forte
que son art.»
L'an passé, il est retourné à Lodz, avec son
fils aîné. Il a pénétré l'ancien appartement familial. «Je me suis penché
à la même fenêtre qu'il y a quarante ans. Et j'ai vu apparaître le même
visage.» La vieille voisine. Elle lui a parlé des Libeskind. De ce
garçon, l'accordéoniste, un virtuose. Il n'a pas dit que c'était lui. |