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New York : ces morts
qui parlent encore
Je veux juste que tu
saches combien je t'aime »
« Il n'y a pas de
fin, pas de début, seulement un amour infini de la vie. »
Cruellement privées de corps qu'elles ne
pourront pas mettre en terre, les familles des victimes se raccrochent aux
voix des disparus et à tous les messages qu'ils ont pu, jusqu'au dernier
moment, envoyer par téléphone
Depuis le 11 septembre, nul n'a
revu Brandon Buchanan, 24 ans, employé au 104e étage du World Trade Center,
et son nom, dans l'ordre de l'alphabet, figure sur la liste des
disparus. Pourtant le téléphone cellulaire qu'il utilisait au moment de
l'effondrement de la tour nord continue d'enregistrer les appels qui lui
sont régulièrement adressés. Par Cameron Buchanan notamment, son frère cadet
âgé de 13 ans, qui chaque jour compose son numéro. Après six sonneries la
messagerie s'enclenche. Alors Cameron dit : « Brandon, tu es pour moi un
héros. Je veux grandir vite pour, un jour, te ressembler. » Et puis il
raccroche.
Cette fois, nous sommes peut-être allés trop loin. Sans même le
savoir ni vraiment le vouloir. En nous laissant emporter par notre façon de
vivre, nos habitudes et le souffle des circonstances. En laissant ainsi des
messages à des morts. En écoutant les leurs. En espérant quelque chose de
cet échange. La réapparition des disparus et aussi d'autres improbables
miracles qui jamais n'arrivent dans cet entre-deux-mondes moderne créé par
la technologie.
Trop de mots, trop de morts, mais jamais le moindre corps.
Pour la première fois dans l'histoire des catastrophes humaines, des
centaines de victimes ont parlé à des parents ou des amis jusqu'au dernier
moment de leur vie. Et lorsque ceux-ci n'étaient pas joignables, ils se sont
confiés à leurs répondeurs, abandonnant sur ces plages, au terme de leur
existence, tout ce qui leur restait de courage, de regrets, de tension et
d'affection. Aujourd'hui, dans cette ville, ces dialogues intimes, ces
volontés ultimes d'agonisants sont programmés à la télévision,
radiodiffusés, transcrits dans la presse, lus dans les rassemblements de
prière.
Après avoir rendu publiques ces paroles privées, des familles, en
l'absence de dépouilles, se rassemblent pour écouter les derniers mots des
disparus. Quant aux autres, ceux qui ce matin-là ont décroché leur téléphone
et entendu la voix de ces hommes et de ces femmes en train de disparaître
lentement dans les flammes des tours, ceux qui ont pris les appels de ces
êtres enfermés à l'intérieur d'images qu'eux-mêmes étaient en train de
regarder à la télévision, ces spectres avec lesquels ils avaient déjeuné et
dormi, ceux-là devront vivre avec le souvenir sacré de chacun de leurs mots,
chacune de leurs intonations qui longtemps les hanteront. Quelques
psychiatres se sont risqués à expliquer que tout cela n'était peut-être pas
dans l'ordre normal des choses, que les abords de la mort étaient des terres
intimes et que sans doute nous avions eu à écouter plus que nous ne
l'aurions, au fond, souhaité. Mais leurs observations furent vite couvertes
par le tumulte de cette ville renaissante, avant tout sensible aux vérités
prosaïques. La mort était entrée dans New York et New York l'avait racontée.
Ses habitants l'avaient racontée. Les victimes l'avaient racontée. Tout
simplement parce qu'ils possédaient des téléphones. Et des répondeurs. Et
des pagers. Et des e-mails. Et qu'ils avaient grandi dans les sacristies du
verbe et sous les absides de la communication. Et que c'était ainsi que
fonctionnait le monde moderne. La vie jusqu'au bout du fil. Et ensuite,
lorsque la ligne était coupée, il y avait les piles. Pour les messages de
l'au-delà. Parce que, même aujourd'hui, lorsque Cameron Buchanan faisait le
numéro de son grand frère, c'était bien la voix de Brandon, mort depuis
quatorze jours, qui lui promettait de le rappeler dès que possible. Nous
voilà donc, parmi tant d'autres, dans ce cimetière virtuel, en compagnie des
morts, à les entendre, à les écouter, sans savoir véritablement où mène ce
genre de choses. Ni tout ce que cela veut dire. Sinon que derrière chaque
phrase téléphonée percent souvent la part fragile de notre humanité, les
inflexions de la douleur, de la solitude et de la peur dernière. Stuart T.
Meltzer a 32 ans et le sentiment d'être sur la bonne voie. Il a été embauché
il y a moins d'un mois et travaille au 105e étage. Il se sent littéralement
au sommet.
Pourtant, lorsque le premier avion percute la tour, sa confiance
s'écroule aussitôt et il comprend très vite les limites de ses espérances.
Après avoir rangé ses affaires, il décroche son combiné et laisse ce message
sobre d'un homme déjà absent sur le répondeur de sa femme : « Quelque chose
de terrible vient d'arriver. J'ai le sentiment que je ne m'en sortirai pas.
Je t'aime. Occupe-toi bien des enfants. » Brian Sweeny est originaire de
Barnstable (Massachusetts). Il a 38 ans. Lui est passager du vol 175 qui
vient d'être détourné et très vite il comprend qu'il n'atterrira plus
jamais. De son portable, il laisse ces derniers mots sur l'enregistreur de
sa femme : « Julie, c'est moi. Je suis dans l'avion et les choses tournent
très mal. Je veux juste que tu saches combien je t'aime. Si on ne se revoit
pas, je t'en prie, sois heureuse et essaie d'avoir la meilleure vie
possible. Quoi qu'il arrive, dis-toi qu'on se retrouvera un jour. »
Proche
de Sweeny, dans le même avion, Peter Hanson, 32 ans, voyage en compagnie de
sa femme et de sa fille. Tandis que l'avion pique sur son objectif, il
compose le numéro de ses parents. Lorsque ceux-ci décrochent, ils entendent
seulement cette chose terrible : « On est à bord d'un jet qui va s'écraser.
Ne vous faites pas de souci, maintenant je crois que les choses vont aller
très vite. » Et la ligne est coupée. Et au même moment le père et la mère de
Peter Hanson voient à la télévision l'avion de leur fils exploser sur la
façade du World Trade Center.
Bloqué au 105e étage, le laveur de vitres Roko
Camaj, lui, a confiance. Et il appelle sa femme : « Tout va bien. On attend
du secours. Ne sois pas inquiète. Rien ne peut arriver. Ici, à cette
altitude, nous sommes entre les mains de Dieu. » Suspendu dans le vide,
accroché à des sangles, Camaj lave souvent les baies extérieures du sommet
de la tour. En rentrant chez lui le soir, il aime répéter à sa compagne : «
Quand je suis là-haut, personne ne vient jamais m'emmerder. »
A 5 000
kilomètres de ce building en flammes, à Los Angeles, les employés de la
compagnie Cantor Fitzgerald, qui possède des bureaux dans la tour nord,
suivent la catastrophe en direct. Pour une raison inconnue, un employé qui
était en communication avec l'agence de New York au moment où le premier
avion s'est écrasé a décidé de basculer la conversation privée sur le
système de sonorisation générale de la compagnie. A Los Angeles, tous les
gens de Cantor Fitzgerald sont rivés à cette voix à la fois inconnue,
lointaine et terrifiante : « Il y a de la fumée qui sort de partout et des
gens crient, hurlent... Il faudrait que quelqu'un nous aide, qu'on essaie de
nous tirer de là... Il faudrait vraiment que quelqu'un fasse quelque chose
pour nous sinon on ne pourra pas sortir d'ici. »
Dans les haut-parleurs, on
perçoit alors le bruit d'une explosion, des hurlements puis une éternité de
silence. Au 91e étage du World Trade sud, Robert DeAngelis est pétrifié
devant ce qu'il voit. Il décroche son téléphone et appelle sa femme : « Je
ne peux pas croire ce que je suis en train de regarder... Denise... Mon
Dieu, ils se jettent par les fenêtres, les gens se jettent par les fenêtres
! » A l'autre bout du fil, Denise DeAngelis allume la télévision et suit sur
l'écran le spectacle que lui décrit son mari. Puis soudain, sur l'écran,
elle aperçoit le second avion : « Robert, un autre avion arrive ! Va-t'en,
je t'en supplie, quitte le building, vite, vite ! » Elle n'a pas fini sa
phrase que la tour sud explose sous l'impact. La communication est coupée.
Avant de raccrocher, elle se souvient d'avoir dit : « Je t'aime. »
Au 92e
étage, c'est Steve Cafiero qui a appelé sa mère pour lui raconter tout ce
qui se passait dans l'immeuble d'en face. Et puis soudain il se met à
hurler. Et il se met à hurler parce qu'il vient de voir le second avion
foncer droit vers lui. La communication est aussitôt coupée. Une demi-heure
durant, sa mère garde le combiné pressé contre son oreille. Puis elle se
résigne à raccrocher.
Abe Zelmanovitz, 55 ans, est assis à son bureau au 27e
étage du World Trade nord. Ce programmeur informatique parle calmement au
téléphone avec son frère Jack qui suit la catastrophe à la télévision : « Je
suis encore là, tout va bien, ne te fais pas de souci. » Jack : « Qu'est-ce
que tu fous encore là-dedans, sors de cette horreur tout de suite ! » Abe :
« Je ne peux pas. Je reste avec Ed, mon copain quadriplégique. Il est ici.
Il a peur. Je ne peux pas le laisser seul. Il est sur sa chaise roulante. Ça
va aller. » Jack : « Il te faut sortir immédiatement. Demande de l'aide à un
pompier. Tirez-vous de là ! » Abe : « Ne te tracasse pas. Tout va bien. On
va s'en sortir. » Ensuite, à la télévision, Jack voit les images terribles
de la tour qui s'effondre, et la voix de son frère disparaît de la ligne.
Il
existe des centaines de confidences semblables à celles-ci, tranchées au ras
de la mort, venant de la terre comme du ciel, émanant de partout où les
hommes pouvaient parler, regretter et pleurer, d'aussi loin que portaient
leurs antennes et leurs affections. Pour toutes ces circonstances, ces jeux
de miroirs dans l'espace et le temps, ces déchirements à la fois instantanés
et lointains, cette omniprésence des morts et la totale absence de leur
corps, cet attentat de New York restera un phénomène unique, une sorte de
longue phrase inachevée. Privés de tombes, de terre, de cimetières, les
défunts sans dépouille ont naturellement migré sur internet pour s'aligner
dans des funérariums au pentium, où là encore, dans l'ordre d'un monde
inversé, ce sont eux, les morts, qui accueillent, qui « hébergent » les
vivants.
Ainsi, élaboré en deux jours, le mémorial de Christoffer Carstanjen,
motard invétéré, informaticien révéré et passager avéré du vol United 175, a
été visité par 4 965 passants, sans aucun doute pensifs en découvrant
l'épitaphe fellinienne inscrite sur le « portail » de ce disparu :
« Il n'y
a pas de fin, pas de début, seulement un amour infini de la vie. »
Sans doute, avec le temps toutes sortes d'experts réexamineront ces particules
d'humanité accrochées à tous ces fils de la toile technologique. Ils
découvriront que si nous avons tout su, tout vu, tout entendu de l'intimité
des mourants, nous avons été incapables de les retenir dans les mailles
intangibles de ces filets virtuels.
Ainsi, James Gartenberg, à genou sur le sol, prisonnier des flammes au 86e
étage de la tour nord, tenant un téléphone dans une main et un portable dans
l'autre, répétant à sa femme, sur la première ligne, qu'il l'aimerait
toujours, et adressant simultanément, sur la seconde, cette incroyable
requête à Adam Goldman, son ami d'enfance vivant à Chicago : « Oui, je te
promets, je vais essayer de rester calme, Adam, mais je t'en supplie, je
t'en supplie, viens vite me sortir de là ! JEAN-PAUL DUBOIS
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