Des gens ordinaires, des circonstances extraordinaires
Le 11 septembre
2001, quelques minutes avant 9h30, alors que deux avions de ligne
américains venaient d'être détournés et de percuter les tours jumelles du
World Trade Center de New York, un autre avion, le vol 93 d'United
Airlines, prenait de l'altitude dans le ciel bleu limpide du nord de
l'Ohio.
Dans la demi-heure
qui a suivi, un drame effroyable s'est déroulé : des pirates de l'air,
animés de desseins meurtriers, ont pris le contrôle du vol 93, avant de
devoir affronter les passagers et le personnel de bord. Une bataille
rangée s'est ensuivie et l'avion a fait quelques brusques embardées, qui
ont fini par avoir de tragiques conséquences. Mais le résultat - l'avion
s'est écrasé dans un pré d'une région inhabitée de Pennsylvanie - aurait
très certainement été bien pire si la véritable cible des terroristes -
probablement un monument ou un bâtiment du gouvernement de Washington -
avait été atteinte.
Alors
que les deux pilotes d'United Airlines avaient été tués ou en tout cas
neutralisés, les 38 autres personnes à bord du vol 93 ont courageusement
réagi, ainsi qu'en témoignent les transcriptions des appels téléphoniques
passés de l'avion et publiés dans les mois qui ont suivi. En première
ligne figurait un jeune mari et père de deux petits garçons, Todd Beamer,
32 ans. Chargé de clientèle d'une société de logiciels, il habitait le New
Jersey et se rendait à San Francisco pour la journée pour assister à un
rendez-vous d'affaires. Pendant que les pirates de l'air prenaient le
contrôle de l'avion et que les autres passagers s'efforçaient de passer
des appels téléphoniques,
Todd
Beamer s'est servi d'un téléphone interne, situé à bord de l'avion pour
communiquer avec la responsable d'une cellule de crise, Lisa Jefferson,
employée dans un centre de service aux clients de Chicago (Illinois).
Pendant les 15
minutes qui ont suivi, Lisa Jefferson a calmement et méthodiquement
assisté Todd Beamer, seconde par seconde, et a ainsi appris ce que les
passagers envisageaient de faire. Grâce, notamment, à son
professionnalisme et à son sang-froid, le monde entier a pu ensuite
découvrir des détails essentiels du courage extraordinaire dont avaient
fait preuve des gens ordinaires. Bien qu'elle ne se soit pas trouvée à
bord de l'avion, Lisa Jefferson a été l'une des héroïnes de la journée.
Dans
les semaines et les mois qui ont suivi les multiples horreurs du 11
septembre, la veuve de Todd Beamer, Lisa, est devenue l'un des principaux
symboles de l'ampleur de la tragédie. Enceinte au moment de la
catastrophe, elle a donné naissance en janvier à une fille. Porte-parole
éloquente des familles des victimes - familles qui ont elles aussi été
victimes des événements -, elle a créé à la mémoire de son mari une
fondation visant à aider les enfants des hommes et des femmes qui ont
trouvé la mort le 11 septembre (tout en indiquant dans la charte de la
fondation que ses fils et sa fille ne pouvaient en bénéficier).
Cette jeune femme à
la fois très religieuse et très ouverte sur le monde a passé la plus
grande partie de l'hiver et du printemps derniers à écrire un livre sur sa
vie avant et après sa rencontre et son mariage avec Todd et sur ce qu'elle
a vécu le 11 septembre, minute par minute, et pendant la période qui a
suivi. Le titre de son livre, Let's Roll (Allons-y !) (Tyndale Publishers),
reprend les dernières paroles de Todd Beamer que Lisa Jefferson ait
entendues.
Entretien
avec Lisa Beamer,
veuve de Todd Beamer,
passager du vol 93
Le 20 août, jour de la sortie officielle du livre, Lisa Beamer s'est
entretenue sur son passé récent et sur sa vision actuelle du monde.
Question -
Todd était un Américain typique - dont la force de caractère en dit long
sur son éducation, ses capacités et sans doute sa foi. Que faut-il en
conclure quant aux valeurs dont il a hérité en tant qu'Américain ?
Mme
Beamer -
Il avait des parents tout à fait ancrés dans
les réalités de l'Amérique moyenne. L'un de ses grands-pères avait été
fermier et postier. L'autre avait été mécanicien. Les deux étaient
empreints de valeurs conformes à ce qui nous semble être les meilleurs
aspects de l'Amérique : travailler dur, prendre soin de soi, s'occuper des
autres, tout en s'inspirant d'une foi en un Dieu qui nous aime et gouverne
notre vie. C'est en incorporant tous ces éléments acquis pendant son
enfance qu'il a pu devenir la personne qu'il était le 11 septembre.
Question -
Dans le monde entier, les gens se représentent souvent l'Amérique comme
une série de grandes villes, d'industries et de manufactures,
d'entreprises, avec un rythme de vie frénétique. Dans votre livre, vous en
donnez une image très différente lorsque vous racontez votre visite, avec
d'autres familles, sur les lieux où s'est écrasé l'avion, près de
Shanksville (Pennsylvanie). Quelles ont été vos impressions ce jour-là ?
Mme Beamer -
Pendant que
nous nous rendions en autocar sur les lieux de la catastrophe - un trajet
d'environ 40 minutes - partout le long de la route, les gens étaient assis
ou debout devant leur maison, agitaient des drapeaux ou se tenaient
simplement là, par respect pour nous. Je repensais aux films que j'avais
vus, sur la Deuxième Guerre mondiale ou d'autres époques de notre
histoire, dans lesquels on rendait respectueusement hommage aux héros
militaires. Ce n'aurait jamais été un rôle que j'aurais imaginé pour Todd,
ou dans lequel il se serait vu. Mais cela m'a marqué, que ces gens
ordinaires, comme nous, aient autant de respect pour les lieux de la
catastrophe et pour ce qui s'y était passé. C'était l'Amérique sous son
meilleur jour.
Question -
Todd et vous étiez ouverts sur le monde, grâce à ce que vous aviez vécu,
séparément et ensuite pendant votre vie commune. Parlez-moi de ces
épisodes de votre vie.
Mme Beamer -
Pendant ma
deuxième année de lycée, j'ai passé un mois dans une famille du sud de
l'Allemagne. Leur fille est ensuite venue passer un mois dans ma famille,
mais son séjour a été raccourci car mon père est mort à ce moment-là.
C'était la première fois que je me trouvais aussi loin de chez moi et de
mon environnement culturel. Nous sommes également allés en France et en
Suisse. Pendant mes études universitaires, je suis allée en Indonésie pour
un séjour complètement différent. J'ai passé un été à aider un groupe de
missionnaires sur l'île de Kalimantan, qui est très traditionnelle et
isolée.
Question -
En quoi ces séjours et d'autres voyages vous ont-ils influencée ?
Mme Beamer -
Nous avons
toujours voulu être au courant de ce qui se passait autour de nous. Nous
ne voulions pas être repliés sur nous-mêmes, indifférents aux gens qui
nous entouraient, que ce soit dans notre ville ou à l'autre bout du monde.
Nous aimions l'Amérique. C'était bien d'aller à l'étranger, mais c'était
bien aussi d'être chez soi. Les événements du 11 septembre nous ont
appris, entre autres, que, même si nous sommes sûrs de nous, même si nous
nous sentons les meilleurs du monde, en tant qu'Américains, ce qui se
passe à l'autre bout de la terre, dans l'endroit le plus anodin qui soit,
peut nous affecter. Nous devons nous en préoccuper personnellement. Il est
facile de s'informer de ce qui se passe ailleurs et de penser que cela ne
nous concerne pas. Maintenant, quand je regarde le journal télévisé et que
j'entends parler d'un attentat terroriste qui a tué six passagers d'un bus
à Jérusalem, je me dis : « Oh, il y a six familles dont le père ou l'un
des membres ne rentrera ni ce soir ni plus jamais ». C'est alors qu'on
commence à penser à ces gens comme à des êtres humains, et non simplement
comme à des Américains, des Afghans ou des Français. Tous ont la même part
d'humanité. Tous sont sensibles aux mêmes douleurs. On voit parfois des
images d'enfants africains qui meurent de la famine ; on pense à la
douleur de leur mère, c'est la même douleur que l'on ressentirait à sa
place. Il faut considérer tous les habitants de la planète comme des êtres
humains, ayant les mêmes préoccupations et les mêmes besoins que soi. Nous
avons tous tellement de choses en commun.
Question -
Dans votre livre, vous mentionnez plusieurs fois que des gens du monde
entier vous « ont entourés de leur affection ». Par exemple ?
Mme Beamer -
Il y avait
une lettre d'un homme vivant dans une petite ville anglaise. Il a joint à
sa lettre un billet d'une livre sterling. Il a expliqué qu'il se souvenait
des troupes américaines qui étaient venues pendant la Deuxième Guerre
mondiale, alors qu'il était enfant, et que, dès leur arrivée, les
habitants de sa ville et lui avaient eu le sentiment d'être protégés et
que tout irait bien. Il se souvenait de cette impression de sécurité et
voulait rendre la pareille, dans de moindres proportions. Il savait qu'à
cette époque nous souffrions beaucoup et nous traversions une période
horrible, en tant que nation. Nous étions comme une famille. Il a donc un
peu donné à l'Amérique qui lui avait tant apporté.
Question -
Permettez-moi de sortir un peu du cadre de notre conversation pour évoquer
une autre héroïne de cette journée, Lisa Jefferson.
Mme Beamer -
Sans Lisa
Jefferson, vous ne seriez pas en train de me parler à l'heure actuelle.
Elle a vraiment été héroïque. Elle a apporté à Todd tant de stabilité, de
calme et de paix et de compassion. Bien qu'elle n'ait pas pu lui venir en
aide physiquement, elle s'est vraiment mise à son écoute au téléphone.
Elle a fait la même chose avec moi quand je lui ai parlé le samedi
suivant. Je l'ai vivement remercié de ce qu'elle a dû donner à Todd.
C'était tout ce qu'elle pouvait faire, et, en fait, tout ce qu'il avait
besoin de recevoir, sur le plan humain. Je vais vous dire : c'était la
personne idéale à avoir au bout du fil.
Question -
Après avoir lu, dans votre livre, des passages consacrés aux héros du vol
93, j'ai été frappé par l'image que vous donnez de l'autre camp, les
pirates de l'air - et particulièrement par le fait que, manifestement, ils
ont sous-estimé les capacités des hommes et des femmes qui se trouvaient à
bord.
Mme Beamer -
Tout à
fait.
Question -
Pouvez-vous m'en dire un peu plus à ce sujet, en particulier à propos des
nombreux appels téléphoniques passés de l'avion.
Mme Beamer -
Nous ne
saurons jamais si les pirates de l'air ont laissé aux passagers la
possibilité de passer des appels ou s'ils n'avaient pas les moyens de
surveiller tous les passagers à la fois. Lisa a demandé à Todd si le fait
de parler au téléphone le mettait en danger. Il a répondu « non » et il
semblait parler d'une voix relativement normale. On peut aussi penser que
peut-être les pirates de l'air voulaient se montrer encore plus
intimidants - qu'ils voulaient que des appels soient passés et que les
gens au sol prennent eux aussi peur, et que ces détails soient diffusés le
plus largement possible.
Question -
En d'autres termes, plus les appels étaient nombreux, plus ils
toucheraient un grand nombre de personnes et plus les gens auraient peur.
Mme Beamer -
Peut-être.
Je crois qu'ils pensaient que les gens (à bord de l'avion) trembleraient
de peur et feraient ce qu'on leur dirait de faire. À en juger par les
conversations téléphoniques, les passagers n'étaient apparemment pas
surveillés en permanence par un pirate de l'air. Pour laisser un groupe de
25 ou 30 Américains à l'arrière de l'avion s'organiser entre eux et leur
donner autant de temps et de marge de manœuvre, il fallait sous-estimer
complètement leur force de caractère. Parce que toute personne ayant un
minimum de volonté se dirait dit : « Attendez - je ne vais pas rester ici
et vous laisser me tuer et tuer les autres sans rien faire ». Les
personnes qui se trouvaient à bord des autres avions n'ont pas eu le temps
d'en arriver à ces conclusions. C'est une conséquence logique du temps et
des informations qu'ont eus les passagers du vol 93. Je pense que la même
chose se serait produite à bord des autres avions si les passagers en
avaient eu la possibilité.
Question -
Après les événements, nous avons tendance à mettre l'accent sur le courage
de ces individus. Comme Todd Beamer et les autres passagers, d'autres
personnes ont fait preuve de courage dans les tours du World Trade Center.
Mais ne devrions-nous pas essayer de ne pas perdre de vue l'horreur
absolue de tous ces événements ?
Mme Beamer -
Tout à
fait. À mesure que le 11 septembre se rapproche et que les médias
recommencent à en parler, les familles se demandent quel devrait être le
niveau de violence des images d'archives qui seront diffusées. Est-ce que
nous voulons voir des gens sauter par les fenêtres et des avions s'écraser
contre des tours ?
Question -
À
votre avis ?
Mme Beamer -
En tant que
proche [d'une victime], je ne veux rien voir de tout cela, et je ne veux
pas le revivre - l'horreur de penser que mon mari s'écrase sur le sol à
800 km/h. En revanche, le téléspectateur ordinaire doit vraiment
comprendre ce qui s'est passé, revivre les sentiments qu'il a éprouvés sur
le moment, et prendre de nouveau une résolution, à deux niveaux : d'abord
(à un niveau général) de tenter de remédier au problème du terrorisme,
dans la mesure où cela est possible. Et puis, à un niveau personnel, de
faire en sorte de bâtir sa vie sur de solides bases. Pour cela, il faut
que les gens soient de nouveau confrontés à la réalité.
Question -
Qu'est-ce qui vous a amené à écrire ce livre ?
Mme Beamer -
Je n'en
avais pas l'intention. Mais beaucoup de gens, et notamment des maisons
d'édition, m'ont fait des propositions à la fin de l'an dernier. J'ai
pensé que ce serait une bonne occasion de brosser un portrait de Todd qui
dépasserait le cadre du 11 septembre et avec lequel les gens pourraient
s'identifier ou dont ils pourraient s'inspirer. Si certains traits de
caractère lui ont permis de faire ce qu'il a fait, peut-être que le public
pourrait comprendre comment ces traits de caractère se développent et être
encouragés à agir de même, dans toutes sortes de situations - même si,
pour la plupart d'entre nous, nous ne serons jamais appelés à faire
quelque chose de comparable à ce que Todd et les autres passagers du vol
93 ont dû faire.
Question -
Est-ce que vous pensez que l'on commence aujourd'hui, dans le monde, à
comprendre ce qui est arrivé le 11 septembre 2001 à cette nation et à ses
citoyens ?
Mme Beamer -
Je pense
que les gens du monde entier comprennent davantage à la fois l'importance
de la liberté et le prix de la liberté. C'est quelque chose que nous
savions en théorie, mais qui, depuis plus d'une génération, ne s'était pas
manifesté de la sorte sur la scène nationale ou internationale. L'horrible
réalité qui existe lorsque la liberté n'est pas autorisée et que la
démocratie n'est pas pratiquée est apparue au grand jour. Après cela, il
n'est plus nécessaire d'expliquer ce qui se passe lorsque des individus
maléfiques ont tout pouvoir d'agir. J'espère que la conclusion s'impose
d'elle-même et que les événements se passent de commentaires. Aucune
organisation humaine n'est parfaite. Mais je crois qu'en essayant de
laisser aux gens la liberté de choisir - et en leur faisant comprendre
aussi qu'ils font partie d'un groupe et doivent fonctionner en tant que
groupe - nous disposons du meilleur mode d'existence des êtres humains.
Mais ce mode d'existence a également un prix très élevé à cause des
individus maléfiques qui veulent exercer leur pouvoir.
Question -
En définitive, un thème évocateur revient en permanence dans votre livre
et votre vie : une foi profonde et permanente. Quelles sont, à votre avis,
les origines de la foi sur le territoire américain ?
Mme Beamer -
Considérons
l'histoire des débuts de notre pays. L'Amérique a été fondée sur le
principe selon lequel, en tant qu'êtres humains, nous avons des
responsabilités et nous exerçons une certaine influence, mais nous sommes
aussi entre les mains d'un dieu puissant et aimant. Indépendamment de
toutes nos compétences humaines et de notre capacité à instaurer une
démocratie - la meilleure forme de gouvernement humain qui ait jamais été
formée et sera jamais formée - nous devons savoir que nous ne sommes pas
le commencement et la fin de l'univers, qu'il y a un dieu dont les
intentions régissent parfois celles des êtres humains. La foi est le
fondement de notre identité, en tant que pays. Et je crois qu'après le 11
septembre 2001, nous avons vu que la foi suscitait un intérêt sans
précédent. Ce besoin a été ressenti ce jour-là et dans les jours qui ont
suivi, et j'espère qu'il ne s'estompera pas. |