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"New York, c'est la vie à outrance"

Un an après les attentats du 11 septembre, les clients sont de retour dans la boutique de Claude Sabbah, un designer de vêtements installé dans le sud de Manhattan. "On a passé l'éponge, on n'a pas le temps, ici, c'est ça ou tu meurs" explique-t-il, convaincu toutefois que "l'humanité devra désormais passer par une forme d'équilibre".

L'aveu a quelque chose de provocateur. "Pour la première fois de ma vie, le 11 septembre, j'ai ressenti une forme de patriotisme", assure Claude Sabbah. A bientôt cinquante ans, le designer franco-marocain d'origine juive n'est pas du genre à s'aligner derrière des drapeaux. Le look ne colle pas. Un rectangle de cheveux asymétrique couronne un crâne par ailleurs lisse. Au milieu de son visage juvénile, une fausse dent en or répond à une multitude de bagues et de colliers chargés de sens. Claude porte un pantalon bouffant d'inspiration orientale et un tee-shirt trop long, frappé d'une statue de la Liberté. Célébrité underground, jaloux de son indépendance, déraciné par choix, new-yorkais dans l'âme, il est tout aussi étranger au sentiment national qu'à l'attachement à une terre. Et pourtant, les attentats du 11 septembre ont touché une corde sensible.

Ce jour-là, Claude Sabbah est en voyage à Paris. Depuis l'écran de télévision d'un hall d'hôtel, il voit son monde s'effondrer. "La terreur. L'horreur. J'ai vécu ça comme un truc cosmique, comme le signe que l'humanité devrait passer par une forme d'équilibre". Il est alors déchiré par la culpabilité d'être loin des new-yorkais au moment où ils ont tant besoin d'aide. "J'ai ressenti un véritable élan d'amour pour New York, se souvient-il. C'est une ville déesse, elle incarne l'âme d'un peuple, du monde entier". Bloqué deux semaines à Paris dans l'attente d'un renouvellement de visa, il est rongé par "une immense tristesse". "En même temps, je n'étais pas dupe, précise-t-il. Je sais que le malheur frappe d'autres endroits du monde. Mais c'est tellement dur d'être new-yorkais. Les gens qui viennent ici donnent tellement, ils travaillent tellement, ils portent tellement d'espoirs".

Une odeur de viande brûlée

De retour à New York, Claude découvre une ville blessée. "Ca sentait la viande brûlée dans le quartier. C'était abominable. Le vide total. Ma voisine était effondrée. Onze de ses amis avaient disparu". Rue Mulberry, dans le quartier branché de Nolita, la petite boutique de Claude Sabbah n'est qu'à quelques encablures de "ground zero". Au bord du gouffre. Les comptes du magasin ont disparu dans l'effondrement des tours, où se trouvait la compagnie de son comptable. Pendant de longs mois, plus aucun client ne pousse la porte vitrée. "Le désert". "Au début, tout ça m'a complètement stoppé dans mon travail", se souvient-il.

Labellisé couturier hip-hop par le milieu, designer de stars comme Lauryn Hill, Claude Sabbah s'est fait un nom en utilisant mieux que quiconque les tissus camouflage. "J'ai arrêté d'utiliser le motif après le 11 septembre, explique-t-il. Ca me faisait mal, c'était trop de violence, on en a trop vu. Ben Laden l'a fait passer de mode". Dans les bannières étoilées qui recouvrent alors la ville, Claude Sabbah ne voit en revanche rien de nationaliste, ni de revanchard. "Après ce choc psychologique, les gens se sont raccrochés à ce bout de tissu. Ca leur a donné la force d'exister de nouveau, avec un côté presque naïf. Comme des enfants pleins d'amour pour la patrie, leur mère. C'était une forme de respect pour cette terre qui les a accueillis et leur a donné leur chance".

New York n'a pas changé

La traditionnelle parade organisée pour Thanksgiving à New York.Imprégné d'ésotérisme et de culture indienne (il a vécu à New Delhi), Claude aime les signes. Alors que deux clientes quittent joyeusement sa boutique, il fouille dans une boîte et en sort une carte de tarot, "la carte Dieu", "the Tower", où figure une tour en flammes dont les occupants s'échappent par des fenêtres. Sans commentaire. Et d'ajouter : "Je crois que mes collections sont prémonitoires : d'une certaine manière, j'ai vu arriver ce qui allait se passer". Pour preuve, il exhibe une photo vieille de deux ans, sa première création new-yorkaise : un manteau oriental incrusté d'étoiles américaines et ne laissant voir que les yeux d'une femme musulmane.

Petit à petit, après le 11 septembre, la vie a repris son cours. Une ou deux fois, dans des clubs, les traits marocains de son visage lui ont attiré des commentaires imbéciles. Mais ce genre d'incidents reste exceptionnel. Mars a marqué un renouveau. "Le printemps arrivant, les gens ont senti un truc magique, ils ont recommencé à sortir, à acheter." Après des mois de disette dont il s'est miraculeusement sorti, les affaires ont repris comme avant. "New York n'a pas changé. On passe l'éponge, fuck it ! On n'a pas le temps, c'est ça ou tu meurs. Les gens retournent à leurs factures. Ici, c'est la vie à outrance". Optimiste forcené, il veut croire dans l'émergence d'une "nouvelle conscience humaine". "Si un grand changement doit se produire, ça se produira dans l'intimité des gens, dans leur secret intérieur". Aujourd'hui, Claude Sabbah se consacre de nouveau entièrement à son art et à ses clients. Toujours à la poursuite de son rêve américain.
05/09/2002
Philippe Bolopion

    
 

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