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Et si rien n'avait changé ?
Les
événements du 11 septembre devaient bouleverser pour toujours la
vie courante des Américains et leur regard sur le monde. Pourtant,
un an après, les Etats-Unis semblent retombés dans une étrange
normalité. Même la popularité incontestée du président Bush est
sur le déclin.
New York est devenu le théâtre d'un
nouveau paradoxe. Alors que ses habitants ont été intimement
bouleversés par les attentats du 11 septembre, la ville est
revenue à la «normale» en l'espace de quelques mois. «Pendant
quelque jours, après la catastrophe, nous avons cessé d'être durs
les uns envers les autres. Les gens ont été attentifs les uns aux
autres. On a pu observer des actes héroïques. Mais, très vite,
notre nature new-yorkaise a repris le dessus» constate Marty
Johnson, new-yorkaise de toujours. Un an après, c'est sans doute
ce qui frappe le plus les visiteurs de passage. Après avoir
traversé le chaos, après avoir craint l'anthrax, après s'être
préparée à des attentats en série, après les barrages sur les
ponts et les soldats dans les rues, la ville a repris son aspect
de toujours. Si ce n'était ce trou béant dans le sud de la ville,
New York en septembre 2002 ressemblerait furieusement au New York
d'avant le 11 septembre 2001.
Contrairement à
ce qui a parfois été décrit avec complaisance dans certains médias
européens, New York n'est pas le théâtre d'une paranoïa collective
à l'ombre de millions de drapeaux Américains. En dépit des
nouvelles menaces, la présence policière reste conforme à ce
qu'elle était avant les événements du 11 septembre. Alors qu'au
moment du plan Vigipirate, en France, il était courant de croiser,
en ville ou dans le métro, des patrouilles de soldats armés de
fusils mitrailleurs et équipés de chiens, à New York les uniformes
camouflage ont disparu de la ville depuis plusieurs mois. Et ici,
il est rarissime qu'un train ou un immeuble soit évacué, à cause
d'une fausse alerte à la bombe ou d'un sac abandonné sous un banc.
Bannières étoilées au placard
Les
poubelles ne sont pas scellées et la police ne se livre pas à des
contrôles d'identité aléatoires à la sortie du métro. A l'entrée
des grands magasins, les sacs à main ne sont pas fouillés. Les
check-points installés aux entrées de Manhattan, sur les ponts ou
dans les tunnels, ont disparu. Rares sont aujourd'hui les
bâtiments considérés comme des cibles potentielles à être toujours
protégés de barrières. La plupart des bannières étoilées qui
avaient recouvert la ville ont été remisées au placard. Et c'est
tout juste si certaines entreprises ont augmenté la sécurité à
l'entrée des gratte-ciels. Si revenir à la normalité marquait une
victoire contre les terroristes, New York a gagné.
En termes de tolérance, la société
américaine a également fait la preuve de sa maturité. Alors
qu'après le 11 septembre, la communauté arabe avait été la cible
d'une poignée d'actes de violence ciblés, l'année passée n'a pas
été marquée par des actes d'agression ou de vandalisme, par
exemple contre des mosquées. Il serait illusoire de prétendre que
les Arabes américains ne subissent pas les conséquences plus
subtiles d'une hostilité diffuse et d'une discrimination rampante,
mais au moins a-t-on évité des actes de «représailles» tels que
ceux qui ont frappé la communauté juive dans plusieurs pays
européens, en réaction à la crise au Proche-Orient. Aujourd'hui, à
New York, les chauffeurs de taxis pakistanais n'ont plus peur
d'afficher leur nom devant les sièges passagers, sans se sentir
obligés de les agrémenter d'une multitude de drapeaux américains.
Popularité du président en baisse
Alors
que le public américain s'était découvert un nouvel appétit pour
les informations internationales après le 11 septembre, les
nouvelles étrangères sont aujourd'hui reléguées en fin de journal.
Les célébrités du journalisme made in USA, après avoir
passé des mois à l'étranger, après avoir été mises en scène dans
des situations de guerre, ont toutes été rapatriées au pays.
Aujourd'hui, les envoyés spéciaux couvrent les enlèvements de
petites filles dans l'Amérique profonde et les nouvelles en
provenance d'Afghanistan sont de plus en plus rares.
C'en est fini aussi de l'unanimisme
politique qui a garanti au président Bush une popularité
incontestée pendant plusieurs mois. A l'approche des élections
parlementaires du mois de novembre, l'opposition démocrate s'est
réveillée. Aujourd'hui, la guerre contre le terrorisme ne peut
plus servir de prétexte pour éviter les thèmes intérieurs : une
économie en panne et des scandales financiers majeurs. Après être
resté confortablement installé pendant plusieurs mois au dessus de
la barre des 80% d'opinion favorable, la popularité du président
américain a basculé cet été pour se stabiliser aux alentours des
60%, avec une tendance à la baisse. Les Américains le montrent
clairement : ils n'ont pas aveuglément remis leur sort entre les
mains de leur leader. A bien des égards, ils sont bel et bien
revenus à la normale.
«L'axe du mal» n'impressionne pas
les masses
Les
véritables changements sont plutôt à chercher du côté de
l'administration Bush, qui a profité de la guerre contre le
terrorisme pour éroder certaines libertés publiques, évoquant une
menace vague et multiforme, parfois à des fins uniquement
politiques. Le Patriot Act voté en urgence après les
attentats a considérablement augmenté les pouvoirs de l'Etat en
matière d'écoutes téléphoniques ou d'espionnage sur Internet. Le
programme TIPS (tuyaux) -pour Système de prévention et
d'information sur le terrorisme- donnant «aux millions de
chauffeurs de camion, de facteurs, de conducteurs de trains, de
capitaines de bateaux, d'employés des services publics et autres
un moyen formel de rapporter des activités terroristes suspectes»
commence à peine à être mis en place, mais il rappelle déjà les
tactiques d'appel à la délation employées par les polices secrètes
des anciens pays de l'Est. L'application des lois sur les visas
est devenue beaucoup plus stricte et le gouvernement américain
ignore superbement les décisions de justice qui lui ordonnent plus
de transparence dans le traitement des cas des centaines d'hommes
d'origine arabe qui ont été secrètement arrêtés et souvent
expulsés après le 11 septembre. Les défenseurs des libertés
publiques s'inquiètent aussi des nouveaux pouvoirs du
super-ministère de la Sécurité intérieure, en cours de création.
Malgré tout,
le Congrès veille et l'opinion n'est pas prête à signer un chèque
en blanc au président américain. Même la marche vers la guerre
contre l'Irak, un thème pourtant traditionnellement très populaire
aux Etats-Unis, connaît ses premiers ratés. Les sondages montrent
que l'opinion est très divisée sur la question. Selon un récent
sondage, seuls deux Américains sur dix seraient favorables à une
attaque contre l'Irak sans le soutien des alliés de l'ouest. «L'axe
du mal» n'impressionne ni les masses ni les médias, dont
beaucoup affichent leur scepticisme quant aux liens entre le
régime de Saddam Hussein et les organisations terroristes. Un an
après, les Américains ne semblent pas prêts à tout sacrifier à
leur peur du terrorisme.
05/09/2002 .Philippe Bolopion RFI |