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Le livre de Bruno Dellinger
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Minute par minute, la catastrophe du 11 septembre racontée de l’intérieur par l’un des rares Français qui l’ait vécue: un document d’un réalisme saisissant.

 

C'est le livre qu'il faut lire sur le 11 septembre 2001 : « World Trade Center, 47e étage », de Bruno Dellinger. Un témoignage qui nous fait vivre à l'intérieur de la tour au moment où tout a eu lieu. Bruno Dellinger est un Français de 40 ans. Il dirigeait une société au 47e étage de la tour numéro 1. Ce matin-là, il venait d'arriver, précédant de peu ses trois employés, et il raconte : le « vrombissement strident » des moteurs qui s'approchent, la violence inouïe du choc au-dessus de lui, la tour qui oscille, l'interrogation, puis la descente par les escaliers et la sortie in extremis... Il décrit la nuit en plein jour et son corps recouvert d'une épaisse couche de poussière qui le fait ressembler à un « mort-vivant ».

Bruno Dellinger évoque, page après page, la longue vibration du traumatisme, sa lente remontée à la surface, sa lente reconstruction, administrative autant qu'humaine.
Son livre répond, avec pudeur, à toutes nos curiosités légitimes.

M. A. « World Trade Center, 47e étage », de Bruno Dellinger. Ed. Robert Laffont, 192 p., 16,60 € (109 F).


Bruno Dellinger, son bureau détruit du World Trade Center,

Le 11 septembre 2001, comme tous les matins, Bruno Dellinger, s'est rendu dans son bureau, au 47e étage de la tour numéro 1. Et puis c'est un monde qui s'effondre, deux tours réduites en cendres. En quelques jours, Dellinger va raconter son histoire à tous les médias hexagonaux, lui, le Français en Amérique qui a échappé aux attaques contre le centre financier du monde. De son traumatisme, il a fait un livre (1) qui sort à l'automne. Cent cinquante pages où tout se mêle, la fuite et l'angoisse dans les escaliers, le cauchemar qui n'en finit pas. Mais surtout, cette passion, cet attachement presque charnel à ce bureau et à ces tours. «Dans la traversée du Queens, ma gorge se serre à mesure que nous approchons de la butte», écrit-il dans les premiers chapitres. «Croyez-moi ou non, mais plus de dix jours après, j'ai encore espoir. Un vrai espoir. [...] Je vais arriver au sommet et [les tours] vont être là ! [...] J'écarquille les yeux là-bas vers le sud. Sous l'immense colonne de fumée noire, le halo blafard des projecteurs illumine la nuit. "Les salauds. Ils ont pété mon bureau..."»

Un amour pareil, on l'explique mal, on le ressent surtout. Bruno Dellinger évoque son regard d'amateur d'art contemporain, sa folie pour les Mariko Mori, Calder ou autre Goldworthy qu'il collectionnait et qui sont aujourd'hui tous partis en fumée. Mais il y a plus. Il y a l'aboutissement d'un rêve américain qui n'était pas gagné d'avance, la réalisation d'un projet dans ce pays «qui permet tout, vous donne tout à condition qu'on s'investisse à 100 %».

Qui aurait pu imaginer que ce natif de Sainte-Foy-lès-Lyon en serait un jour arrivé là, sur le toit du monde ? Pendant l'adolescence, le parcours de Dellinger est des plus classiques : école de commerce et diplôme, pour un bon élève qui semble se destiner aux affaires. Et puis non. Il crée une radio libre dans les années 80. Ensuite, c'est l'écriture qui vient le turlupiner. Il passe de petits boulots en petits boulots, vit longtemps dans la dèche pour publier un roman en 1999. Le livre s'appelle En deux temps, trois mouvements et évoque des tours de cristal qui disparaissent ensuite dans l'apocalypse...

C'est une histoire d'amour qui l'entraîne aux Etats-Unis. La Californie d'abord, New York ensuite. Et là, c'est le coup de foudre. L'envie de joindre «cette énergie fabuleuse que les gens d'ici savent vous transmettre». En 1997, Dellinger décide de fonder sa société de conseil dans la ville des lumières. Quint Amasis est née, qui vient à la fois aider les sociétés américaines qui investissent en Europe et les sociétés européennes qui font le contraire. Dellinger aide les jeunes artistes américains, aussi, organise des expositions.

Et puis vient le bureau. Ces quelques dizaines de mètres carrés que l'on loue dans le World Trade Center et qui deviennent réalité. «L'hiver, on était au-dessus des nuages. On regardait tout Manhattan. Des fois, je sortais le soir, je me retournais et je me disais : "Putain, c'est pas vrai. Je suis dans le World Trade Center."» Dellinger, pourtant, ne veut pas parler d'«arrogance», rejette le cliché trop facile des Twin Towers symbole de réussite et de dollars à foison. «Pour moi, c'était avant tout un lieu de beauté. Quand les terroristes ont attaqué, ils ont détruit la beauté, comme quand les talibans ont dynamité les bouddhas de Bamiyan, en Afghanistan. Nous étions une communauté au World Trade Center. Des gens de toutes races, de toutes religions, de toutes classes, se croisaient tous les tours. Avec du respect les uns pour les autres. C'était un peu comme une utopie qui marche. C'est cela qu'ont voulu détruire les terroristes, parce que cela venait faire vaciller leur intolérance.» Et il ajoute : «L'attaque n'a rien à voir avec la religion mais avec la barbarie.»

Le lien viscéral à l'Amérique, il transparaît dans tous les mots de celui qui salue la réaction positive de Bush après l'attentat. «Je ne suis pas un béni-oui-oui de l'Amérique, se défend-il, mais je considère que ce pays peut apporter beaucoup au monde. L'Amérique a une force de modernité qui fait bouger les choses, secoue les conventions et permet d'avancer. Si on a le respect de soi et des autres, ici, on peut tout faire. Cela ne veut pas dire que l'on ne peut pas critiquer la dérive sécuritaire ou l'exploitation de la peur par le gouvernement Bush. Mais je suis sûr que ce pays saura réfléchir et tirer les leçons de ce qui s'est passé. Individuellement, les gens essaient déjà de comprendre pourquoi ils ont soudain pris tant de haine au visage. Collectivement, c'est un peu plus difficile. Il faut simplement donner plus de temps à un pays qui est toujours sous le choc.»

Aujourd'hui, donc, il faut reconstruire, marqué à jamais par la «violence du monde». Avec sa femme ukrainienne, Victoria. Avec ses deux collègues américains, Suzanne et Jonathan, qui ont eux aussi connu l'enfer. Les premiers mois ont été délicats, douloureux, la blessure ne se refermera pas, mais les affaires ont repris, tout doucement. Jamais Bruno Dellinger n'a pensé tout quitter et tout abandonner après la disparition de son bureau. «Au contraire, il fallait relever le défi, montrer que l'on pouvait surmonter cette épreuve et repartir à zéro. Il fallait être à la hauteur. Et puis il y a un instinct de survie, une volonté de s'en sortir.»

Ces jours-ci, le Français en Amérique reçoit dans un bureau qui n'en est pas un, quelque part sur Broadway. De cet espace de transition, il ne veut même pas parler. Une table, des chaises, des murs et des ordinateurs. Quelques masques africains aussi. En fait, il est ici, mais il est déjà ailleurs. Il a déjà en tête son prochain lieu de beauté, de sérénité et de réflexion. «Si on reconstruisait demain une grande tour sur l'emplacement du World Trade Center, j'irais tout de suite. Mais cela n'arrivera pas. Et puis, on a tous un peu peur de se réinstaller dans des étages un peu trop élevés. Alors, je pense plutôt à un loft, ouvert, spacieux. Quelque chose de nouveau, qui n'ait rien à voir avec l'ancien. J'y installerai une nouvelle collection d'art contemporain, peut-être des photographies et des vidéos. Je veux y retrouver une sensation de luminosité, de liberté, d'esthétique. Commencer une aventure intellectuelle différente.».

 

J'ai pourtant bien discerné qu'il s'agissait d'un avion… Au 47e étage du WTC, la magie, c’était avant tout le silence.
Soudain, j’entends le vrombissement strident des moteurs de l'appareil qui s’approche à toute allure de nous. Je ne comprends pas immédiatement, je relève la tête de mon ordinateur et l’impact d’une violence inouïe suit immédiatement. Trois secondes plus tard des tonnes de débris, des poutrelles d’acier, du verre, du kérosène, du feu, des corps peut-être, dégringolent devant nos yeux médusés.
Nous sommes choqués, l’inquiétude se lit sur les visages. Suzanne, d'ascendance irlandaise, a le teint d'un naturel très pâle, transparent, mais là, elle est livide. Jonathan, plus sanguin, exhorte sa collègue au calme pour masquer son propre trouble. Le bâtiment oscille violemment, Jonathan pense qu’il s’agit d’un tremblement de terre. Vingt secondes après l’impact, le bâtiment tangue encore si fort que je dois tenir Suzanne par les épaules pour éviter qu’elle ne tombe. «Ne vous inquiétez pas, c’est sûrement un avion qui s’est écrasé contre le bâtiment.» Je ne mesure pas l'absurdité de ma remarque. Au fond de moi, je me dis que c’est un crétin qui a fait une erreur de pilotage, qui a explosé son avion de tourisme sur le bâtiment. Comme le bombardier qui s’était écrasé en 1945 sur l’Empire State Building: quatorze morts, pas de quoi paniquer. Ce qui est bête, c’est qu’on va perdre plusieurs jours de travail.
Jonathan et Suzanne ouvrent la porte d’entrée pour essayer de comprendre, déjà le couloir est enfumé, infesté d’une persistante odeur de kérosène. Ils aperçoivent notre voisine, une rescapée de l’attentat de 1993 qui s’enfuit en courant. Ils ne m’entendent même pas leur dire d’évacuer. Ils ramassent deux ou trois affaires, Suzanne attrape son sac d’une main, son thé et la banane de son petit déjeuner dans l'autre, et ils sont dans le couloir. Moi, je veux absolument faire des sauvegardes informatiques. Et puis j’entends une voix me chuchoter que le capitaine du navire se doit de partir en dernier. Alors je raccroche d'abord les tableaux qui sont tombés. Puis je passe tout en revue, j'éteins toutes les machines, la photocopieuse, le répondeur, la machine à timbres, les éclairages. J’enclenche une sauvegarde et, pendant ce temps, j’éteins les autres ordinateurs…
[…]
La foule qui descend avec moi est multicolore, bigarrée, à l'image des entreprises installées dans ces tours, à l'image de New York qui attire comme l’aimant une immigration venue de toute la planète. Des gros qui transpirent dans la chaleur étouffante, des petits discrets, des Asiatiques, des Indiens, des Noirs, des Blancs, des Juifs, des Arabes, des accents, tous les accents… On parle, de tout et de rien. De l’évacuation bien sûr, mais que dire? Alors on parle des résultats sportifs ou bien de dossiers en cours.
Soudain un grand type en bras de chemise, juste derrière moi, reçoit un message texte sur son portable annonçant l’attaque de la tour n°2. Il avertit ceux qui l’entourent mais personne ne panique, personne ne comprend vraiment. Je lui demande si c’est un attentat, il me répond qu’il «y en a marre de ces mecs, qu’il n’y a qu’à les bombarder et les anéantir». Je comprends sans comprendre, je ne m’inquiète pas, tout cela reste très conceptuel. La preuve? On reprend la descente, lentement mais sûrement, sans panique. C’est pas comme ça un attentat! Un attentat, les gens courent, les bombes explosent! Ça ne peut pas être un attentat.
Des collègues descendent ensemble et la journée continue, perturbée certes, mais personne n'imagine que le bâtiment puisse s’écrouler. Pourtant l'odeur de kérosène est entêtante, les tubes de néon le long des murs accusent les traits, l'inquiétude, la lividité de certains. À intervalles réguliers, un hurlement relayé d’étage en étage retentit du haut en bas de la tour. «Priority! Priority!» Un brûlé, l’air hagard, descend tant bien que mal, soutenu par un camarade ou par un inconnu, choqué, cloqué, les vêtements et les cheveux brûlés, l’épiderme mangé par les flammes, des lambeaux de peau sombre se détachant sur la chair à vif. En silence, la longue file se colle contre le mur jaune et détourne pudiquement le regard. Pendant quelques minutes, un silence gêné salue la douleur; les conversations ne reprennent que lentement.
 
    

 

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