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L'Amérique gendarme du monde ?

Rencontre avec Condoleezza Rice,
conseillère du président Bush pour la Sécurité nationale
propos recueillis par Philippe Coste    L'Express du 27/06/2002

 

La violence a redoublé au Proche-Orient ces derniers jours. Quel rôle entend jouer l'Amérique dans la résolution de ce conflit?
 

Le président Bush a déjà parlé, le 4 avril dernier, de la responsabilité de chacune des parties dans la région dans l'établissement de la paix. Les leaders du monde arabe doivent s'engager résolument dans ce processus, renoncer au terrorisme et arrêter toute aide et tout financement des terroristes. Les Israéliens ont, eux, la responsabilité de tenter d'améliorer les conditions de vie, fort difficiles, de leurs voisins palestiniens. Les Etats-Unis comprennent que les Israéliens éprouvent la nécessité de se défendre et qu'ils en aient le droit. Mais ils doivent le faire tout en tenant compte de l'avenir et d'un cheminement vers la paix. Enfin, il faut que le leadership palestinien apporte plus à son peuple et tienne davantage compte des intérêts de celui-ci, au lieu d'aggraver ses souffrances. D'ailleurs, le président a beaucoup parlé, ces dernières semaines, de la nécessaire réforme des institutions palestiniennes, car un Etat palestinien ne peut être fondé sur le terrorisme et la corruption, mais sur de nouvelles institutions démocratiques effectives.
 

Yasser Arafat fait-il toujours partie de votre équation dans la région?

Les Etats-Unis n'essaient pas de choisir les leaders du peuple palestinien. L'important n'est pas l'homme ou la personnalité. Le problème n'est pas «Arafat ou pas Arafat». Le problème est que les Palestiniens doivent trouver un commandement et des institutions qui leur permettent d'aller de l'avant.


Quelle sera la physionomie de cet Etat provisoire, puis celle d'un Etat définitif pour les Palestiniens? Votre calendrier est-il établi?

Le président a déjà précisé que le problème du Proche-Orient trouverait sa solution dans deux Etats; qu'il fallait, à côté de l'Etat d'Israël, une Palestine. Il a souligné qu'il convenait de travailler dès maintenant aux institutions d'un nouvel Etat palestinien fondé sur la démocratie, l'ouverture et la responsabilité. Cela implique, bien sûr, à terme, la fin de l'occupation israélienne, et des négociations sur la question des frontières. Mais, pour l'instant, nous sommes préoccupés par la recrudescence du terrorisme contre Israël. Et par le sort du peuple palestinien, qui ne fait qu'empirer, tant que n'émergent pas des dirigeants aptes à aborder ses problèmes.


Israël a-t-il des devoirs spécifiques dans la résolution de ce conflit?

Absolument! Et le président Bush a déjà mentionné ces devoirs. Nous avons dit aux Israéliens que, si l'état de la sécurité l'autorisait, la liberté de circulation devait être rétablie. De même pour la possibilité offerte aux Palestiniens d'aller travailler en Israël afin que la vie économique des territoires puisse enfin reprendre. Mais tout cela implique que les dirigeants palestiniens et arabes prennent clairement position contre les attentats suicides. D'un côté comme de l'autre, il y a une tâche à accomplir, des initiatives à prendre.
 

Pour le gouvernement américain, la résolution du conflit israélo-palestinien semble avoir été reléguée au second plan, derrière la résolution du problème de l'Irak...

Les deux problèmes sont d'une importance capitale et requièrent chacun des solutions. Mais il est clair pour nous que Saddam Hussein et son régime représentent un danger pour la stabilité internationale. Voilà un régime qui a tenté, en 1981 et en 1991, d'acquérir des armes nucléaires, qui a expulsé les inspecteurs parce qu'il y avait quelque chose à cacher. Et il a utilisé des armes de destruction massive contre sa propre population. C'est un régime dangereux, et le président a clairement dit que le statu quo n'était pas acceptable.


L'Amérique pourrait-elle agir contre l'Irak sans l'accord de ses alliés européens et arabes?

Le président Bush accorde une grande importance aux alliances et compte sur elles à ce propos. Mais il n'a pas déterminé son mode d'action contre l'Irak. Il n'y a donc pas encore, à proprement parler, de coalition à rallier. Néanmoins, il a été très clair sur ce point: il est absurde de nier l'existence d'un danger irakien.

 

La politique étrangère américaine est qualifiée parfois d'unilatéraliste...

Je ne vois pas sur quoi repose cet argument. Ce président a mené le rapprochement de l'alliance occidentale avec la Russie d'une manière inespérée et remarquable; il conduit une coalition antiterroriste sans précédent dans l'Histoire; il a proposé la plus grande augmentation de l'aide internationale américaine en plus de vingt ans et contribué à un nouveau «round» commercial à Doha, qui, après Seattle, paraissait pratiquement impossible. Il travaille bien avec les autres pays, et leurs intérêts lui tiennent à cœur, qu'il s'agisse de nos alliés de longue date, de nos nouveaux amis, comme la Russie, ou d'Etats faibles qui ont besoin de notre aide. En matière d'alliance et de coalition, ce n'est pas un mauvais bilan pour dix-huit mois de présidence!


Cependant, la dénonciation du traité ABM avec la Russie a paru abrupte, de même que le rejet de Kyoto...
 

Le président aime énoncer clairement ses objectifs et ses points de vue, mais le retrait du traité ABM ne peut être considéré comme abrupt. Il a pris le temps d'établir les fondements intellectuels de son initiative, l'abandon d'une doctrine de la «destruction mutuelle assurée» devenue inutile. Enfin, en matière d'environnement, l'amitié et l'alliance ne peuvent obliger l'Amérique à signer et à ratifier des traités qui ne sont pas dans son intérêt. Les accords de Kyoto exigeaient une réduction de 30% de notre consommation d'énergie, ce qui aurait détruit l'économie américaine et nui, aussi, à l'économie européenne.


L'Amérique a-t-elle le devoir d'être le gendarme du monde?
 

Nous souhaiterions ne pas l'être. L'Amérique a une responsabilité particulière dans la sécurité internationale en raison de sa taille et de son influence, mais beaucoup d'amis et de partenaires peuvent également contribuer à la stabilité mondiale. En Sierra Leone, les Nigérians, entraînés par les Etats-Unis, ont joué un rôle important. Les Australiens ont pris en charge le Timor-Oriental. Les Turcs ont pris la relève des Britanniques en Afghanistan. Les Européens ont eu une responsabilité essentielle dans les Balkans, même si, bien sûr, les Américains sont aussi engagés dans la région. Cette responsabilité peut être partagée.
 

«Les attentats du 11 septembre auraient pu se produire à Londres ou à Paris»
 

Croyez-vous à une défense européenne et comment s'articulerait-elle avec l'Otan?

Oui, nous y croyons et nous pensons qu'elle devrait disposer de réelles capacités d'action sans être redondante avec l'Otan ni l'amoindrir. L'Otan constitue la principale organisation de sécurité en Europe, et elle joue maintenant un rôle important dans le rapprochement Est-Ouest. Mais une force de sécurité européenne a un rôle essentiel à jouer. Elle a d'ailleurs besoin de ressources. En général, les dépenses de défense des pays européens sont inadéquates. Tous les pays portent des responsabilités, y compris celle de transformer, de moderniser leurs forces armées pour faire face aux nouvelles menaces.


Etes-vous satisfaite de la collaboration européenne dans la lutte contre le terrorisme?

Absolument. Dans le monde entier, des pays prennent une responsabilité accrue dans cette lutte. Mais l'Europe, tant au travers de l'Otan que de l'Union, apporte un appui énorme. Car tout le monde reconnaît que la menace terroriste ne se limite pas aux Etats-Unis. Les attentats du 11 septembre auraient pu se produire à Londres ou à Paris, au lieu de New York.


Vous semblez parfois intriguée par la fréquente opposition française aux Etats-Unis...

J'ai étudié la France et je traite avec elle depuis très longtemps. C'est une bonne amie, nous partageons les mêmes valeurs, même si nous avons parfois des différends. A l'époque dont vous parlez, le président Bush venait d'évoquer les horreurs de l'Irak, de la Corée du Nord et d'une minorité non élue en Iran. Au grand étonnement des Américains, certains, en Europe, paraissaient plus inquiets de l'action des Etats-Unis que de ces horreurs… Nous avons cru bon de rappeler que nous aurions intérêt à promouvoir et à défendre nos valeurs communes. Mais nous restons de très bons amis, en particulier avec la France. Après tout, Lafayette Park se trouve juste de l'autre côté de la rue...

 
    
 
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