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Ground Zero se souvient des disparus |
«Je me souviens
d'avoir été sur les épaules de mon père.» «Je me souviens des pique-niques à
la plage avec mon père.» Les messages des enfants sont barbouillés,
entre des dessins de fleurs noires et de tours jumelles multicolores, sur la
palissade qui fait le tour de ce qui été le périmètre de la tour Nord.
Le ciel de New York est aussi bleu qu'il y a deux ans, l'air aussi doux que
le 11 septembre 2001. Cette année, les enfants sont l'âme de la cérémonie de
commémoration des attaques. Ce sont leurs voix en chorale qui ont ouvert la
cérémonie, leurs voix qui égrènent solennellement la liste des 2 792
victimes des tours. Etouffant parfois un sanglot, trébuchant rarement sur
les noms, car cela fait deux semaines qu'ils s'entraînent à la
prononciation. Deux par deux, 200 d'entre eux se sont relayés derrière les
pupitres, portant la photo du père, de la soeur ou du grand-père en T-shirt,
en badge à la boutonnière ou simplement à la main. Les cérémonies ont été
interrompues pour quatre minutes de silence, pour l'attaque de chaque tour
et pour leur chute.
A
l'extérieur du site, une table couverte de fleurs pour ceux qui ont oublié
d'en apporter. Plus de 10 000 personnes ont descendu la longue rampe qui
plonge dans la fosse. Elles déposent leurs oeillets et leurs roses jaunes
dans les deux bassins carrés d'eau représentant les tours jumelles.
Chacun a vécu son deuil à son rythme : tandis que les funérailles d'un
pompier mort lors de l'attaque étaient encore organisées la semaine
dernière, le New York Times consacrait récemment un article aux veufs
et veuves de la tragédie aujourd'hui remariés.
 Quelqu'un
écrit un prénom avec des petits cailloux sur la terre de Ground Zero. Une
femme gratte un peu de terre qu'elle met dans un paquet de chips vide pour
l'emmener chez elle ; en tremblant, un homme en fait autant dans une
bouteille d'eau. Plus loin quelqu'un brandit une pancarte : «Préservez le
sol sacré.» Un écho à la manifestation de la veille, quand des centaines
de familles s'étaient retrouvées devant le site pour demander que rien ne
soit construit sur les empreintes des tours.
L'ancien maire de la ville Rudolph Giuliani s'est rangé de leur côté,
regrettant qu'on ait négligé l'importance du mémorial dans les projets de
reconstruction. Invité à la cérémonie, il a préféré ne pas y faire allusion.
De même que la classe politique était bien plus discrète que l'an dernier.
Michael Bloomberg a dit qu'il réagissait «en maire et en père». Aucun
représentant de Washington n'était présent.
Le
président Bush avait prévu de se faire représenter par son vice-président
Dick Cheney, mais le maire de New York lui a fait comprendre que sa présence
n'était pas souhaitée, officiellement pour des questions de sécurité qui
risquaient d'alourdir la cérémonie. Parmi les New-Yorkais, on s'en
réjouissait. La Maison-Blanche n'est pas en odeur de sainteté à New York.
Les habitants du bas de la ville lui reprochent encore d'avoir manipulé les
rapports sur la qualité de l'air à Ground Zero. Des familles de victimes ne
digèrent pas que, pour la campagne présidentielle, la convention du parti
républicain soutenant le président vienne opportunément s'installer à New
York quelques jours avant le troisième anniversaire. Et, mettant de l'huile
sur le feu, le contrôleur des comptes de New York vient d'annoncer que le
gouvernement pourrait ne pas donner les 3,7 milliards de dollars promis à la
ville pour sa reconstruction. |
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