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Le nouveau visage de la culture populaire américaine
Trois ans après, les attentats du 11 Septembre continuent à hanter les esprits des artistes américains, qu’ils soient scénaristes, réalisateurs ou dessinateurs. Tour d’horizon.
Par Arnaud Bordas le figaro magazine

Les Etats-Unis, comme tout pays historiquement dominant, possèdent une culture populaire extraordinairement vivante et réactive. Il ne fut donc pas étonnant de voir celle-ci embrayer assez vite après les attentats du 11 Septembre et se faire le réceptacle du deuil de tout un pays.

Au lendemain de la tragédie, à Hollywood, les esprits s’échauffent. Des cinéastes comme Robert Altman ou Woody Allen n’hésitent pas à se fendre de déclarations qui, avec le recul, paraissent clairement déplacées. « La seule bonne chose qui pourrait en sortir serait de nous débarrasser de ces films débiles et violents, bourrés d’effets spéciaux », avance le metteur en scène de Manhattan, tandis que le réalisateur de M.A.S.H. pense à voix haute : « Les scénaristes, assis au bord de leur piscine, rêvent de ce genre de films. Nous fabriquons les modèles qui alimentent ce genre de drames. » De telles inepties circulent alors beaucoup dans les coulisses de La Mecque du cinéma : les producteurs et les gens du cinéma en général culpabilisent et pensent que le public a désormais besoin de comédies pour se changer les idées. Même l’acteur Bruce Willis y va de sa complainte, déclarant qu’après de tels événements, il ne souhaite plus jouer les « sauveurs du monde ». Seul le rebelle Oliver Stone, fidèle à lui-même, fait entendre une voix dissonante dès le mois d’octobre : « Je ne suis pas de l’avis général qui voudrait que le seul film que le public ait envie de voir en ce moment soit Zoolander (comédie déjantée dans l’univers de la mode, avec Ben Stiller, NDLR). Je pense que l’on peut faire un film en relation avec les attentats. J’aimerais faire un superfilm sur le terrorisme et sur son fonctionnement. Ce pourrait être un thriller fascinant qui divertirait vraiment le public. »

En attendant, Hollywood est sous le choc. Sur les plateaux des films en tournage, des veillées funèbres sont organisées. Le Pentagone, sous l’effet de la confusion, réunit une cellule de crise improbable constituée de plusieurs personnalités hollywoodiennes dans le but d’envisager les pires attentats à venir et la manière de s’y préparer. Sont ainsi convoqués Steven De Souza (scénariste de Piège de cristal), Joseph Zito (réalisateur has been coupable de quelques séries B offensives avec Chuck Norris, comme Portés disparus ou Invasion USA), David Engelbach (scénariste de la série télé MacGyver), David Fincher (réalisateur de Seven et Fight Club) ou Randal Kleiser (réalisateur de... Grease !). Certains projets sont annulés, comme World War III, une production de Jerry Bruckheimer (Armageddon) dans laquelle San Diego et Seattle devaient être rasées par le feu nucléaire, ou Nose Bleed, comédie d’action où l’acteur chinois Jackie Chan aurait incarné un laveur de carreaux luttant contre des terroristes voulant détruire le World Trade Center. De son côté, la première bande-annonce de Spider-Man (qui doit sortir l’été suivant) est retirée dès le lendemain des attentats. On y voyait des gangsters commettre un casse dans le WTC puis s’échapper en hélicoptère avant de se retrouver prisonniers d’une gigantesque toile tissée entre les deux tours (on n’a jamais su si la séquence devait figurer dans le film ou si elle n’était destinée qu’à la promotion).

De même pour la préaffiche diffusée partout et représentant Spider-Man avec les tours jumelles apparaissant dans le reflet de son oeil : elle sera remaniée de façon à faire disparaître le détail gênant. Reste dans le film un plan douloureux où un Spider-Man abattu, perché sur un toit, observe en silence le WTC plongé dans la nuit.

Projets annulés, scènes censurées

La suite de la comédie de science-fiction Men in Black, en tournage depuis le début de l’été 2001, pâtira elle aussi des événements. Son final spectaculaire devait mettre en scène les hommes en noir interprétés par Will Smith et Tommy Lee Jones aux prises avec des extraterrestres au sommet du WTC. Au dernier moment, alors que les techniciens avaient abattu une bonne partie de la séquence, cette fin sera annulée et transposée en haut du Chrysler Building, entraînant un dépassement de budget très important.

L’automne 2001 voit ainsi triompher dans les salles des comédies ou des grands films dépaysants (comme les premiers volets des sagas Harry Potter et le Seigneur des Anneaux), tandis que les films mettant en scène la guerre, traitant du terrorisme ou jugés trop violents sont repoussés de plusieurs mois. Ce sera notamment le cas de Dommage collatéral, où Arnold Schwarzenegger interprète un homme dont la famille a été décimée par un attentat, ou du Windtalkers de John Woo, qui a pour cadre la Seconde Guerre mondiale.

Si Hollywood semble un temps paralysé, un autre domaine ô combien important de la « popculture » américaine, celui des comics, devance le cinéma et intègre très rapidement les événements du 11 Septembre dans ses histoires. Les deux plus grandes maisons d’édition, Marvel et DC Comics, mobilisent immédiatement leurs auteurs et leurs artistes les plus célèbres pour accoucher d’albums hommages dont la plupart des recettes des ventes iront aux associations de victimes. Marvel sort ainsi A Moment of Silence (préfacé par Rudolph Giuliani, le maire de New York), un recueil constitué d’histoires sans paroles racontant la plupart du temps le dernier jour d’une personne disparue dans l’effondrement des tours. DC Comics publie au même moment 9-11, une série de deux albums très épais réunissant croquis, peintures et bandes dessinées sur la tragédie. Ces publications mettent généralement en scène les superhéros maison en train d’aider les New-Yorkais à rebâtir la ville ou bien s’effaçant devant l’héroïsme réel des pompiers, des policiers et des citadins en général. Le n° 36 du périodique The Amazing Spider-Man, avec sa couverture toute noire, fait office de mémorial. On y voit le superhéros assister horrifié à la catastrophe du WTC et s’entendre reprocher par les New-Yorkais de n’avoir pas pu empêcher ça, avant d’aider finalement les pompiers à extraire les rescapés des ruines. D’autres superhéros se mobilisent et viennent prêter main forte à l’Homme Araignée, tandis que, comble du comble, le superméchant Docteur Fatalis contemple le Ground Zero en versant une larme. Les comics ne s’arrêteront pas là et Marvel créera même une série, Call of Duty (« l’appel du devoir »), dont les héros sont cette fois-ci des pompiers, des policiers ou des ambulanciers.

A la télévision, des exemples d’autocensure sont également à signaler. La célèbre série « 24 Heures chrono », qui raconte en temps réel un complot visant à assassiner le futur président des Etats-Unis, voit son premier épisode (diffusé le 6 novembre 2001) amputé de plusieurs plans dans lesquels un avion explosait en plein vol suite à un attentat. Si la scène est toujours là, l’appareil, lui, se désintègre hors champ.

Entre émotion et désir de revanche

Cependant, de même que les comics, la télévision est un média plus immédiat et à l’infrastructure moins lourde que le cinéma. Aussi n’es til pas étonnant de voir d’autres séries fameuses, comme « A la Maison Blanche » ou « New York 911 » *, réagir assez vite et consacrer certains épisodes à la tragédie, la première allant même jusqu’à énoncer un discours sur la différence entre les musulmans et les terroristes islamistes. Quant à « Friends » (dont un épisode sera dédié aux habitants de New York) les Twin Towers figurant dans le générique seront effacées par ordinateur

Une fois le trouble dissipé, les envies de revanche apparaissent. Peu à peu, dans le cadre de l’effort de guerre, Hollywood se remet à entretenir la flamme du patriotisme. Windtalkers, qui sort finalement en juin 2002, est gratifié d’une bande-annonce très explicite, annonçant fièrement : « Cet été, l’Amérique aura le dernier mot. » Spider-Man sort sur les écrans au même moment et explose les records de recettes. Dans le film, le méchant qui s’acharne sur l’Homme Araignée est pris à partie par les New-Yorkais qui lui lancent : « Ne touche pas à Spider-Man ! Celui qui s’attaque à un New-Yorkais s’attaque à tous les New-Yorkais ! » Progressivement, les


Américains reprennent confiance en eux et entreprennent un travail de deuil salvateur. Le plus bel exemple en est sans aucun doute ce magnifique chant funèbre qu’est la 25e Heure, qui sort fin 2002 sur les écrans. Spike Lee, cinéaste autrefois énervé et militant, y raconte la dernière journée de liberté d’un dealer avant la prison, dans un New York encore imprégné du désastre du 11 Septembre. Le Ground Zero y est représenté à l’écran pour la première fois et le héros balance à la caméra un rageur « Fuck Ben Laden ! ». Entre décembre 2001 et décembre 2002, alors que la sortie de son Gangs of New York a été repoussée, Martin Scorsese en profite pour effectuer d’importants ajouts, notamment une scène où Leonardo DiCaprio et Daniel Day-Lewis se retrouvent au milieu d’un combat de rue dantesque, errant à travers un nuage de poussière qui rappelle fortement les images du 11 Septembre. Le film bénéficiera en outre d’un générique final où l’on passe en quelques plans du New York de 1863 à celui de 2001, le dernier de ces plans dévoilant les Twin Towers dressées au milieu de Manhattan.

Mais la pop culture américaine n’a pas fini d’exorciser ses démons post-11 Septembre. Ces derniers temps, l’humeur est à la contestation. En témoignent notamment le triomphe au boxoffice du pamphlet anti-Bush de Michael Moore, Fahrenheit 9/11, mais aussi l’existence d’un long-métrage comme le Jour d’après, film-catastrophe écolo et très critique vis-à-vis de la politique environnementale américaine, qui a beaucoup plu en France, malgré le fait qu’il soit réalisé par Roland Emmerich, brocardé naguère pour ses gros films au patriotisme lourdingue (Independence Day, The Patriot). Si certains surfent de manière hypocrite sur cette vague contestataire, d’autres n’ont pas attendu les attentats de 2001. C’est le cas de Trey Parker et de Matt Stone, ludions anarchistes qui ont créé la série animée South Park. Ils reviennent très bientôt avec Team America : World Police, un film de marionnettes dans la lignée du célèbre Thunderbirds qui montrera des supersoldats luttant contre les terroristes de tout poil. Petit détail : George Bush et Ben Laden font partie des personnages principaux...

 
    

 

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