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Les
signaux manqués du 11 septembre
Trois ans après la catastrophe, l'enquête démontre
implacablement que l'alerte avait été donnée. En vain.
Par Pascal RICHE
(Liberation)
Le 25
janvier 2001, moins d'une semaine après l'installation de George W. Bush
dans le Bureau ovale, le responsable de l'antiterrorisme à la Maison
Blanche, Richard Clarke, demande une réunion «d'urgence» des principaux
responsables gouvernementaux pour les informer de la menace posée par
Al-Qaeda. Mais la conseillère pour la Sécurité nationale, Condoleezza Rice,
une universitaire de 46 ans proche du Président, n'est pas pressée. Une
première réunion sur le sujet n'a lieu qu'en avril, dans la Situation Room,
en présence des seuls «numéro 2» : Steve Hadley, un juriste de 54 ans, pour
le Conseil national de sécurité ; Paul Wolfowitz, un intellectuel de 58 ans,
pour le Pentagone ; John McLaughlin, 59 ans, pour la CIA ; Richard Armitage,
56 ans, pour le département d'Etat... Richard Clarke, 50 ans, qui coordonne
l'antiterrorisme depuis 1998, leur décrit le danger posé par Ben Laden, et
propose d'agir : «Nous devons faire pression sur les talibans et Al-Qaeda,
en armant l'Alliance du Nord et d'autres groupes en Afghanistan.
Simultanément, nous devons viser Ben Laden et sa direction en relançant les
vols de Predator (avions sans pilote, ndlr).» Wolfowitz prend un
air renfrogné. Hadley, qui préside la réunion, lui donne la parole. «Je
ne comprends vraiment pas pourquoi on commence par parler de ce type, Ben
Laden», soupire-t-il. Clarke répète qu'il représente un «danger
immédiat et sérieux», mais Wolfowitz rétorque, sans même regarder Clarke
: «Il y en a d'autres ! Le terrorisme irakien par exemple.» Clarke
dit qu'il n'est pas au courant d'un quelconque soutien de l'Irak au
terrorisme, avis que McLaughlin confirme au nom de la CIA. Wolfowitz n'en
démord pas, l'Irak doit être la priorité : «Vous donnez trop d'importance
à Ben Laden.»
«Clignotants».
La scène
est rapportée par Clarke dans son livre à charge (1). Selon lui,
l'administration Bush, obnubilée par l'Irak et son projet de bouclier
antimissiles, a complètement sous-estimé le danger posé par Al-Qaeda avant
le 11 septembre 2001. Certes, Clarke, qui a démissionné en mars 2003, n'est
pas un témoin très objectif. Mais la lecture du rapport dressé par la
commission sur le 11 septembre (2), organisme indépendant et bipartisan,
confirme que la traque aux dirigeants d'Al-Qaeda était loin d'être une
priorité de l'administration Bush avant le 11 septembre.
A partir
du mois d'avril 2001 pourtant, les signaux annonçant un attentat commencent
à se multiplier. Les membres de la commission décrivent cette période dans
un chapitre au titre évocateur : «The system was blinking red» («tous
les clignotants étaient au rouge»), expression du directeur de la
CIA, George Tenet. Fin juin, ce dernier avait déclaré à Clarke : «Mon
sixième sens me dit que ça vient.» (3) Personne ne sait évidemment
quelle peut être la cible. Israël ? Bahrein ? L'Arabie Saoudite ? Ou le G8
de Gênes, en Italie. Plus rarement, on parle des Etats-Unis.
«L'heure
zéro».
Le 25
juin, Clarke avertit Condoleezza Rice et Steve Hadley que six rapports
provenant de différents services de renseignements évoquent un attentat
prochain. Trois jours plus tard, il leur signale que les activités d'Al-Qaeda
observées depuis six semaines «vont crescendo». Un des documents
prévient même que «quelque chose de très, très, très, très gros» est
en préparation. Le 30 juin, un autre rapport confirme que «Ben Laden
prépare des attentats de grande ampleur... à une date rapprochée», et en
recherchant «des conséquences catastrophiques». Depuis mai, plus de
30 messages ont été interceptés par la NSA (National Security Agency,
chargée des écoutes téléphoniques) évoquant un attentat imminent, ou
comprenant des annonces sibyllines du type «L'heure zéro est pour demain»
ou «Quelque chose de spectaculaire est en train». La CIA craint alors
une attaque le 4 juillet, fête nationale américaine.
Le 5
juillet, la CIA prévient l'Attorney General (ministre de la Justice), John
Ashcroft, du danger. Mais, selon Tom Pickard, alors directeur du FBI par
intérim, Ashcroft n'est pas convaincu. Une semaine plus tard, Pickard
revient à la charge, mais l'Attorney General lui déclare qu'il ne veut plus
rien entendre. Mi-juillet, des rapports indiquent que les projets d'attentat
de Ben Laden ont été «retardés, peut-être de deux mois, mais pas
abandonnés». Mais l'alerte repasse au rouge à la fin du mois. Le Seib
(Senior Executive Intelligence Brief, un document interne d'information)
publie un article intitulé «Les menaces de Ben Laden sont réelles». A
l'époque, le Président est en vacances au Texas. Le 6 août, parvient enfin
sur son bureau, dans le Presidential Daily Brief (PDB, compte rendu
quotidien au Président), un article titré sans ambages : «Ben Laden est
déterminé à frapper les Etats-Unis.» Il affirme que «les membres d'Al-Qaeda
dont certains sont citoyens américains ont résidé ou ont voyagé en
Amérique depuis des années, et le groupe y maintient apparemment une
structure de soutien qui pourrait appuyer des attentats». Les auteurs de
ce texte des analystes de la CIA indiquent au Président que le FBI
soupçonne la présence d'agents d'Al-Qaeda sur le territoire. Ils sont
peut-être en train de «préparer des détournements d'avion et d'autres
types d'attentats». La Maison Blanche ne demande aucun suivi...
L'ensemble de ces mises en garde, concordantes, est sans précédent dans
l'histoire du renseignement américain. «De nombreux responsables nous ont
dit qu'ils savaient que quelque chose de terrible se préparait, et qu'ils
espéraient désespérément pouvoir l'arrêter», écrivent les membres de la
commission, signalant même qu'à l'époque deux agents du centre de
l'antiterrorisme, lié à la CIA, ont pensé démissionner «pour pouvoir
étaler leurs préoccupations sur la place publique».
Fébrilité.
Sur le
terrain, de nombreux agents du FBI et autres agences ne sont même pas au
courant de la fébrilité qui agite les responsables de l'antiterrorisme.
«Les agences ne se sont jamais mobilisées en réponse à la menace. Elles
n'avaient pas d'instructions, elles n'avaient pas de plan à mettre en
oeuvre», constate la commission. A la Maison Blanche, personne ne donne
l'impulsion nécessaire. Rice s'est par la suite défendue en affirmant,
devant la commission, que la qualité des renseignements était
«insuffisante pour agir». A propos du fameux PDB du 6 août, Bush a
expliqué à la commission qu'il s'agissait essentiellement pour lui d'un
«historique» visant à lui «expliquer qu'Al-Qaeda était dangereuse, ce
qu'[il savait] déjà depuis qu'[il était] en fonctions».
Une
mobilisation plus active aurait-elle pu changer le cours des événements ? La
commission pense que oui. Car il existait un maillon faible dans le complot.
Khalid al-Mihdhar, un des terroristes du 11 septembre, était bien connu de
la CIA. Elle savait qu'il avait participé, en janvier 2000, à Kuala Lumpur
(Malaisie), à une réunion préparatoire à l'attentat contre le navire
américain USS-Cole. Elle savait aussi qu'il s'était rendu aux
Etats-Unis entre mars et juin 2000. Au beau milieu des alertes du printemps
2001, un agent de la CIA a ressorti son dossier pour l'étudier. Il repère
cet aller-retour aux Etats-Unis, et en conclut que «quelque chose de
mauvais se trame». Mais il ne prévient pas formellement le FBI, pensant
que la Malaisie est la cible. Entre-temps, Mihdhar obtient un nouveau visa
et revient aux Etats-Unis le 4 juillet. Fin août, une analyste du FBI essaie
d'obtenir une autorisation de recherches pour le retrouver, mais
l'initiative s'enlise.
Style
alarmiste.
Autre
piste gâchée, celle de Zacharias Moussaoui, un Français un peu excité (4)
qui prend à l'époque des cours de pilotage de Boeing 747 dans le Minnesota.
Il a sur son compte bancaire 32 000 dollars, et professe le jihad. Le FBI de
Minneapolis trouve tout cela très louche. Le Français est arrêté le 17 août,
sous le prétexte que son visa n'est plus valable. Les agents du FBI essaient
d'obtenir le feu vert pour ouvrir une enquête. En vain. Un responsable leur
reproche même d'avoir rédigé leur requête dans un style alarmiste pour
«faire grimper les gens au rideau». L'agent de Minneapolis répond que
c'est effectivement son intention, ajoutant même cette phrase terrible :
«J'essaie d'empêcher quelqu'un de prendre un avion et de l'écraser sur le
World Trade Center.» L'autre l'envoie sur les roses, et le cas Moussaoui
ne remonte pas plus haut. Malgré tous les «clignotants passés au rouge»,
l'étincelle ne se produit pas...
(1) Contre tous les ennemis, Albin Michel.
(2) 11 septembre, rapport de la commission d'enquête, éditions des
Equateurs.
(3) Bush s'en va-t-en guerre, Bob Woodward, Denoël, 2003.
(4) Le planificateur des attentats, Khalid Cheikh Mohamed, arrêté, a indiqué
que Moussaoui devait participer à une «seconde vague» d'attentats |